Instant classique – 29 mai 1913… 106 ans jour pour jour. On le sait, la création du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky est l’un des scandales les plus mémorables de l’histoire de la musique, il y a tout juste cent six ans.

Un barouf comme on en connut peu avant, et comme on en connaîtra peu ensuite. Le compositeur a rappelé dans ses mémoires comment l’idée de l’œuvre était venue : alors qu’il achevait la partition du sublime Petrouchka, il avait imaginé une musique sur un rite sacrificiel païen, avec de vieux « sages » observant assis en cercle la danse effrénée d’une jeune vierge sacrifiée en offrande au dieu du printemps. Un thème follement réjouissant, donc…

Stravinsky conçoit l’argument, un peu plus élaboré, avec le peintre et archéologue Roerich autour de 1910, puis compose sa partition, véritable hymne audacieux au rythme, lors d’un séjour en Suisse pendant l’hiver 1912-13. La création est prévue au théâtre des Champs-Élysées à Paris, au profit des Ballets russes de Serge de Diaghilev. Le théâtre, flambant neuf, avait été inauguré le 2 avril précédent. La chorégraphie est confiée au jeune Vaslav Nijinski, danseur et chorégraphe de vingt-quatre ans, assez fantasque et amant de Diaghilev. Au départ, Stravinsky affirme apprécier tout à fait le travail du jeune homme, plusieurs témoignages en attestent ; et la générale du 28 mai se passe sans accroc majeur.

Mais le lendemain, la première déraille très vite. C’est Pierre Monteux qui dirige stoïquement l’orchestre. Stravinsky raconte :

« J’ai quitté la salle dès les premières mesures du prélude, qui tout de suite soulevèrent des rires et des moqueries. J’en fus révolté. Ces manifestations, d’abord isolées, devinrent bientôt générales et, provoquant d’autre part des contre-manifestations, se transformèrent très vite en un vacarme épouvantable. »

Dans ces conditions, tout le monde fait ce qu’il peut pendant que la salle s’écharpe entre partisans et adversaires. On s’insulte, on menace, on en vient presque aux poings. Les jours suivants, la presse évoque, un peu facile, le « massacre du printemps ». Stravinsky dira alors que, en réalité, la chorégraphie de Nijinski était la principale responsable du chaos. Il la critiquera vertement longtemps après et il est certain qu’un ballet aussi différent des habitudes du public a certainement dérouté les plus conservateurs d’entre eux (« C’est la première fois qu’on me manque de respect », aurait affirmé la comtesse de Pourtalès).

En attendant, on peut imaginer le désastre : depuis les coulisses, Nijinski, juché sur une chaise, hurle ses indications aux danseurs qui ne peuvent pas entendre l’orchestre, tandis que Diaghilev fait allumer et éteindre les lumières en espérant calmer le charivari. Stravinsky est prostré dans un coin et tombe malade immédiatement après la représentation. Il est loin d’imaginer qu’à peine quelques mois plus tard, il sera porté en triomphe lors de l’audition de son œuvre dans une autre salle à Paris. Il est également loin d’imaginer que sa partition a créé tout un nouveau monde musical. En somme, le plus grand scandale de l’histoire de la musique en est aussi l’un des tournants.

En 2013, la troupe du théâtre Mariinsky sous la direction de Valery Gergiev est venue à Paris pour interpréter le ballet dans sa version originale, avec la chorégraphie de Nijinski et les costumes de la création, sous les yeux de Tamara Nijinski, fille du chorégraphe, venue assister pour la première fois, et à 93 ans, à l’œuvre telle que son père l’avait conçue. On peut bien sûr préférer d’autres chorégraphies mythiques, comme celle de Béjart ou celle, à couper le souffle, de Pina Bausch, récemment remontée à l’Opéra de Paris. Mais celle-ci permet de voir (et d’entendre !) ce qui a provoqué le chaos du 29 mai 1913… et d’en sourire.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »