Instant classique – 8 janvier 1927… 94 ans jour pour jour. Alban Berg frappe un grand coup, après une longue année de labeur : il crée son deuxième quatuor à cordes, une pièce douloureuse qui célèbre un amour caché du compositeur. Une œuvre qui connaît un immense succès dès le jour de sa création.

Si je vous dis Alban Berg, j’en vois certains parmi vous qui auront un immédiat frémissement du poil, un petit serrement de dents, voire une moue dubitative. Je vous accorde que ce n’est pas non plus mon compositeur favori. Mais il faut bien reconnaître que voici quatre-vingt-quatorze ans aujourd’hui, Berg frappe un grand coup. Il a mis un an à le peaufiner, le penser, l’écrire selon la méthode développée par Arnold Schönberg, c’est à dire à partir de la série de douze sons contenus dans la gamme chromatique. C’est dodécaphonique comme on dit, et rien que ce mot aurait de quoi filer des boutons aux plus doux des agneaux musicaux, à défriser les moutons de concert, votre serviteur le premier (qui est défrisé depuis longtemps, ceci dit).

C’est un quatuor à cordes, le second de Berg (il a quarante-et-un ans au moment de la création), quinze ans après le premier. Cette œuvre est donc clairement dodécaphonique et assumée : « Cela m’aurait fait grand peine si je n’avais pas pu m’exprimer de cette façon là », écrit Berg à Schönberg en juillet 1926, quelques semaines avant de terminer la partition. C’est cependant une œuvre ambivalente, qui va et vient, hésite entre ombre (noire de chez noire) et lumière (blanc de bloc opératoire).

Sur les six mouvements, trois sont rapides et trois lents, mais ils portent tous quelque chose de douloureux (et ne dites pas ça parce que la musique vous fait mal aux oreilles !). C’est que le hasard des découvertes post-mortem (Berg est mort en 1935) a apporté depuis un éclairage qui explique sans doute cet état d’esprit (toutefois, je ne connais pas vraiment de musique dodécaphonique souriante…) : quelques temps après la mort de sa femme, Hélène Nahowsky considérée comme la fille naturelle de l’empereur François-Joseph et de sa maîtresse au long cours, Anna Nahowsky : eh oui, il n’y avait pas que Sissi dans sa vie et inversement d’ailleurs –, le musicologue George Perle découvre une partition annotée par Berg et sur laquelle le compositeur indique tout à fait clairement son amour profond pour Hanna Fuchs, femme d’un de ses amis de Prague… Alors c’est à partir de là aussi qu’il faut s’accrocher. Évidemment, c’est plus simple lorsqu’on connaît le dénouement, mais en fait toute la partition cache une multitude de codes en référence à cet amour et qu’on sait déchiffrer aujourd’hui. Par exemple, dans le troisième mouvement “Allegro misterioso” (c’est peu de le dire), une série fait appel aux notes si bémol-la-fa-si. Ce qui en notation germanique donne les lettres BAFH. D’aucuns auraient pu penser que Berg rend ainsi hommage à Bach. Mais non, voyons ! BAFH = Berg Alban / Fuchs Hannah…. Dans le mouvement suivant, Berg cite brièvement la symphonie lyrique d’Alexander Zemlinsky grand compositeur un peu oublié de l’entre-deux siècles à qui le quatuor est dédié. D’où aussi son nom de « suite lyrique », sous lequel on le connaît aujourd’hui. Mais cette citation ne reprend pas n’importe quel morceau de la symphonie, elle cite le moment où l’un des chanteurs solistes dit : « Du bist mein eigen » (en gros, « tu m’appartiens »)…

Dans le largo “desolato” final (quand je vous dis qu’on rigole !), Berg s’inspire du poème De Profundis clamavi de Baudelaire. L’introduction prépare une citation du vers « J’implore ta pitié, toi l’unique que j’aime », et la conclusion de plus en plus lointaine se fait sur le vers « L’écheveau du temps lentement se dévide »… Entretemps, Berg a cité le Tristan de Wagner, symbole de l’amour à mort dans la désolation…

Mais avec toute cette histoire, je ne vous ai rien dit de la création de cette suite lyrique : elle a lieu à Vienne et sous les doigts et archets du Quatuor Kolisch. Le succès est immédiat et tel qu’un éditeur demandera à Berg d’orchestrer quelques mouvements du quatuor. Mais je préfère vous faire découvrir la partition intégrale originale, en espérant que là où vous êtes, le ciel n’est pas trop plombé ! Ici par le Quatuor Juilliard, en public. On ne pouvait pas faire mieux.

Cédric MANUEL



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Rubrique : « Le saviez-vous ? »