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« À tire-d’os » d’Éléonore de Monchy : je cherche celui que mon cœur aime

« À tire-d’os » d’Éléonore de Monchy : je cherche celui que mon cœur aime
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Nous inaugurons notre chronique poétique mensuelle avec À tire-dos, le beau recueil d’Éléonore de Monchy, publié par les éditions de Corlevour. Éléonore de Monchy a collaboré à diverses revues parmi lesquelles Les Cahiers du Sens et Nunc. À tire-dos est son premier recueil : traversé(e) de paysages marins, il est la chronique d’un cœur mis à nu, d’un être qui « laisse voir ses os », tout entier occupé à se dépouiller de ce qui freine sa marche vers l’être aimé.

Dussent blanchir mes os

On peut d’abord prêter (et même offrir) à Éléonore de Monchy ce que disait, ce que vivait, le poète-voyageur Basho, dans la traduction peut-être excessivement désuète et châtiée mais qui nous a toujours ému de René Sieffert, aux publications orientalistes de France : « Dussent blanchir mes os / Jusques en mon cœur le vent / Pénètre mon corps ».

Car le voyage poétique d’Éléonore de Monchy semble une entreprise de dépouillement, une tentative de mise à nu visant à ouvrir l’âme, le cœur et le corps du poète à l’immense blessure du monde, l’immense blessure que crée l’absence ou l’éloignement de l’être aimé. Visant à en faire des plaies par lesquelles puisse entrer la vérité de cette blessure. On pourrait parler, reprenant le titre du livre inachevé de Baudelaire, d’un cœur mis à nu, sans que cela ait rien cependant de narcissique car le cœur qui se met à nu peut plus librement, plus légèrement, aller à la rencontre du cœur des autres, jusqu’à, éventuellement, s’en vêtir.

Le monde, le paysage, d’os et de chair d’Éléonore de Monchy nous semble affirmer l’importance d’entrer dans cette blessure, de s’y établir et non de la fuir car elle est vraie (on pense ici à l’apôtre Thomas éprouvant le besoin de toucher de sa main les blessures du Christ). Le dernier poème du recueil (“Sous-bois”) dit ainsi toute la résolution du poète :

« Vivre dans ta déchirure
la terre ouverte
la mousse encore verte

Patiemment
te rejoindre
dans la laine mouillée
dans le brouillard, le gel
le bois cassé
et les cendres rougies »

L’autre comme paysage

Nous avons entendu le philosophe Jean-Louis Chrétien dire un jour (c’est du moins ce que notre mémoire a conservé) : « le poète prend la parole comme le nageur prend la mer ». Comprenons : il se « saisit » de quelque chose qui lui échappe et le dépasse, dans la confuse certitude que cela lui procurera un surcroît de vie, un surcroît d’être. Il se saisit de quelque chose qui confronte à l’immensité sa misère et sa fragilité et lui fait ainsi apercevoir plus pleinement, plus intégralement, la réalité. Or, la réalité, fût-elle douloureuse, dit la vérité et la vérité a toujours quelque part avec la beauté.

Un air salé, des paysages maritimes, des haltes et des courses sur les grèves traversent le recueil d’Éléonore de Monchy. C’est là le paysage, mental (le poème ‘‘Mémoire’’, au début du recueil, le dit bien) mais aussi réel, c’est là le monde dans lequel se meuvent l’auteur, sa mémoire et sa quête de l’être aimé. C’est là que celui-ci peut être trouvé car il est, d’une certaine manière, ce paysage : « Les vagues me rappellent / tes boucles de cheveux / nos jeux de brasse en dessin / nos rires écoulés » (“Mémoire”) et encore : « D’où vient ce sentiment coupable / qui m’empêche de me nourrir / de marcher sur tes plages ? » (“Cage et marées”).

Douleur et surcroît de douleur

La douleur n’est pas absente du recueil. Elle est, essentiellement, douleur de l’absence, douleur de la trace et du vide laissés par l’absent, douleur qui laisse interdit, sans voix. Cette absence est comme le départ de quelqu’un qui laisse grande ouverte derrière lui, voie de tous les courants d’air, la porte du cœur, là encore mis à nu.

« Bise qui siffle dans ma tête
Qui implose
Ô Douleur
Du vent qui ne parle qu’au vent
De l’air sans mot
Et l’agression autour »

(“Transparente”).

Du passage de l’aimé ne demeure alors que l’empreinte, profonde.

« Tu n’écris plus
Je suis
la seule abandonnée
avec tes marques sur mon corps
et des stigmates à l’âme
que tu ignores
et ne pourras jamais toucher »
(“Lassitude”).

Mais à tout prendre, cette douleur crue semble plus précieuse, plus chère (et plus chair) que le mauvais sang que peut être le vin, que « l’affreux alcool » dont parlait Michaux. Ce calmant qui attise la douleur, cette échappée qui embourbe. Rares sont les poètes qui en parlent bien, disent la réalité d’un surcroît de douleur trouvé dans ce qui prétendait consoler, mais Éléonore de Monchy en fait partie.

Éléonore de Monchy, À tire-d'os, Corlevour« Mon amour acharné et dépourvu de chance
s’affaire sans consignes dans un silence étrange
ma névrose animée s’échappe en éthylismes
à tire de rames embourbées
pourvu qu’elle trouve une terre
promise, où marcher

où vivre »
(“Cage et marées”)

Et encore :

« Ton sang alcoolisé
Ton sang dépossédé de toi
possédé par l’oubli

…ton sang déboussolé

a embaumé ton cœur vivant »
(“Treize degrés”)

Toutefois, l’essentiel est que la douleur ne soit pas tue et méprisée car, ainsi que l’écrivait Simone Weil dans Attente de Dieu, si par la joie la beauté du monde pénètre dans notre âme, par la douleur elle nous entre dans le corps.

Une espérance, une expérience, une joie

S’il y a donc, dans le livre d’Éléonore de Monchy, la douleur, elle ne semble pas avoir le dernier mot. S’il y a une douleur, c’est en quelque sorte une douleur qui promet la joie, comme le dit le De Profundis : « Ils danseront les os que tu broyais ». Ainsi la douleur n’a-t-elle pas seule voix au chapitre car une espérance, née d’une expérience, traverse le recueil. Expérience en effet d’une espérance inexpugnable, foncière, fondamentale, qui trouve sa discrète source, sa raison d’être, dans la maternité et dans l’amour.

La discrète présence des enfants (rare dans un recueil de poésie et donc d’autant plus précieuse) est en effet, dans le livre d’Eléonore de Monchy, source d’espérance et de joie, aliment du courage : « Mise sous le boisseau / j’étouffe dans le noir – / pour mes enfants qui s’aiment / j’en casserai les parois ». La proximité du Christ (dont le psaume annonce que dans sa passion il peut compter tous ses os) l’est aussi : « Christ, viens me chercher / dans la basse Jéricho / je ne suis pas coupable de ma cécité » (“Kyrie”).

Et c’est de manière générale la quête amoureuse le traversant qui rend ce recueil joyeux car, comme dans le Cantique des cantiques, l’auteur cherche celui que son cœur aime, sa poésie cherche celui que son cœur aime. Lorsqu’elle l’a trouvé, la joie est parfaite – et durable, comme si elle ne devait jamais cesser. Ce beau quatrain le dit avec force et douceur :

« Raconte-moi encore combien la nuit fut belle
quand l’été enchanteur déposa sur la peau
une berceuse tiède comme un ventre d’oiseau
j’ai oublié ce soir : j’aime que tu le rappelles »
(“Soir d’été”).

Frédéric DIEU

Éléonore de Monchy, À tire-d’os, Revue Nunc / Editions de Corlevour, 2018, 110 p., 16 €

 



Note d’intention – Poésie : le recueil du mois

Il n’est pas facile de parler, de l’extérieur, d’un œil critique, d’un recueil de poèmes. Cela n’est pas facile car pour parler d’un poète et de ses poèmes, il faut avoir accepté d’entrer dans le monde qui est le sien, accepté de pénétrer dans la parole et la quête qui sont les siennes. Accepté de marcher à ses côtés. Et il faut pour cela s’arracher à ce qui, dans sa brutalité, dans sa saturation de bruits, d’images et d’écrans, dans son culte de la performance, de la réussite et de la vitesse – et dans son effroyable pauvreté affective, se présente à nous comme le seul monde qui existe.

Or, ce monde n’est pas la réalité et nous croyons, bien que cela puisse sembler paradoxal, que la réalité se saisit vraiment, pleinement, avec son poids de douleur et sa part de joie, dans l’art et notamment dans la poésie. Dans ses Réflexions sur la poésie, Paul Claudel écrivait ainsi : « L’objet de la poésie, ce n’est donc pas, comme on le dit souvent, les rêves, les illusions ou les idées. C’est cette sainte réalité, donnée une fois pour toutes, au centre de laquelle nous sommes placés. C’est l’univers des choses invisibles. C’est tout cela qui nous regarde et que nous regardons ». Simone Weil écrivait quant à elle dans La condition ouvrière : « Il n’y a pas le choix des remèdes. Il n’y en a qu’un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c’est une lumière d’éternité ; c’est la beauté ». Des poètes existent qui consacrent leur art à cette lumière d’éternité.

Critiquer (au sens bien entendu de la critique littéraire) un livre de poèmes, c’est donc se dépouiller de sa propre parole pour partir à la rencontre de celle, assoiffée d’éternité, du poète, c’est secouer les mots que l’on a comme poussière dans la tête et sous les pieds pour aller au devant de ceux, nouveaux et secourables, de l’auteur. C’est dans cet esprit que nous essaierons, chaque mois, de mettre en lumière un poète et sa poésie.

F. D.



 

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