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Tour de l’INSEE – À l’instar de l’habit, le bâtiment fait-il le moine ?

Tour de l’INSEE – À l’instar de l’habit, le bâtiment fait-il le moine ?

Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre]

À l’entrée de Malakoff, quand on vient de la Porte de Vanves, l’horizon se voit barré par une tour sombre à trois ailes qui abritait, jusqu’au milieu de l’année 2018, la direction générale de l’INSEE. Or l’on vient d’apprendre, incidemment, qu’elle fait aujourd’hui fonction d’hébergement d’urgence pour les SDF de Paris. Et d’aucuns de me demander goulûment quelles pensées cela me fait venir.

Je dois avouer que ma feuille est restée blanche un long moment. Certes, je mesure l’effet de surprise, voire de stupeur, que la nouvelle a pu provoquer chez le citoyen commun. Voici un lieu que l’on a abondamment nimbé de mystère, un Athanor secret où se concoctaient les chiffres du Pouvoir, et dont on n’évoquait les arcanes qu’avec la crainte et la déférence propres à ceux qui, ne comprenant rien à ce qu’ils estiment trop compliqué pour eux, ont définitivement fermé la porte de leur esprit à toute tentative de compréhension future. Et ce lieu, vidé de ses occupants, sans même prendre le temps d’une viduité raisonnable, sert désormais de refuge à clochards. Le contraste est, en effet, pour le moins saisissant.

Je répondrais en forçant le trait que la meilleure preuve que l’INSEE n’a jamais été la source de lumière et d’influence que certains fantasment, c’est qu’on l’a laissé croupir dans cet immeuble pourri que les SDF ne manqueront pas, eux aussi, de juger inadapté. Mais bien entendu il convient de nuancer. Le prestige de l’INSEE fut bien réel, et il était largement mérité. Il n’en reste plus grand’chose. Est-il pour autant pertinent de chercher un lien entre le déclin d’une institution jadis fierté nationale, et la tristesse des locaux qui ont abrité sa direction pendant plus de quarante ans ?

Je ne suis pas éloigné de le croire, bien que je distingue mal ce qui relève de la Tour proprement dite et ce qui revient au microcosme humain qui l’a occupée. Les deux étaient rentrés depuis longtemps dans une symbiose fatale, chacun renforçant les défauts de l’autre. Il est largement admis que l’efficacité au travail et le cadre de vie proposé au personnel sont étroitement liés ; s’agissant ici de fonctionnaires dont la plupart n’auront connu qu’une seule localisation durant l’intégralité de leur vie professionnelle, l’identification entre le bâtiment et ses occupants y aura atteint des sommets.

J’aurais pour ma part, selon mon décompte, passé quinze années pleines dans cette Tour, en quatre périodes distinctes. Et entre ces périodes, il me fallait y passer de temps à autre. Je dois dire que je n’en ai jamais aimé ni les murs, ni leur atmosphère, mais sans les détester pour autant ; c’étaient pour moi des corps étrangers, à quitter le plus vite possible, et je ne comprenais pas qu’ils puissent susciter de l’attachement. Et pourtant il y en avait. Lorsqu’il fut un moment question de délocaliser l’INSEE à Metz, ce fut une protestation unanime, dans laquelle il y avait certes beaucoup de mépris parisianiste pour la Gaule profonde, et de la peur primaire du changement ; mais aussi, je l’ai bien senti, un étrange lien charnel qui s’était tissé entre les personnels et leur maison.

Or cette maison n’aura cessé de multiplier les problèmes de toutes sortes. Conçue juste avant le premier choc pétrolier, c’était un gouffre thermique, qui plus est perclus de malfaçons. Elle avait une sœur jumelle à Nantes, qui fut rapidement quittée puis détruite ; mais celle de Malakoff avait englouti tant d’investissements d’entretien et de maintenance qu’une telle décision aura attendu plus de quarante ans avant de s’imposer. L’INSEE payait là son statut hybride, sa volonté de rester physiquement indépendant de Bercy. Aux origines, l’éloignement géographique des services des Finances répondait au noble souci d’assurer l’indépendance intellectuelle de l’Institut. Mais peu à peu cela a abouti à sa marginalisation.

Tant qu’il vivait dans les baraquements provisoires du quai Branly, l’INSEE était par la force des choses ouvert aux quatre vents. Mais une fois installé dans sa Tour, symboliquement placée juste au-delà du périphérique, il s’y cloîtra. Comme dans un monastère, tout ne devait y procéder que de ses ressources propres. Les moins bons des statisticiens furent ainsi commis à l’intendance, à l’organisation, aux publications et aux relations de presse. La verticalité des lieux, l’absence totale d’espaces de rencontre et de convivialité, se transposa dans l’esprit de la gestion, devenue sans cesse plus bureaucratique. Pendant dix ans, quinze ans peut-être, cette évolution était compensée par de nouvelles arrivées de jeunes (pas forcément tous polytechniciens) brillants, curieux et entreprenants, mais ce flux finit par se tarir et la Tour s’enferma progressivement dans un isolement qui n’avait rien de splendide.

Car non seulement l’INSEE ne voulait pas que l’on mette le nez dans ses affaires, mais en plus, la haute administration n’en manifestait aucune envie. Toute entière dominée par les énarques, elle n’avait que méfiance pour le corps des statisticiens, ces gens bizarres qui sortent d’une autre école et qui ont leurs propres codes, et pour leur citadelle de banlieue. En outre, la Tour avait la réputation, non usurpée d’ailleurs, d’être un repaire de gauchistes. On la laissa donc continuer de vivre sa vie en circuit fermé.

J’ai pu vivre au jour le jour comment cette perte de curiosité et d’appétit de conquête de nouveaux territoires intellectuels a conduit l’Institut à ignorer l’Économie Sociale. Celle-ci est arrivée quelques années trop tard. Et elle aura payé chèrement de ne pas avoir d’existence statistique digne de ce nom. Elle continue à le payer. Mais les termes du débat n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils étaient entre 1981 et 1986.

Un autre aspect de la vie de donjon fortifié qu’était devenu le quotidien de la Tour, c’était la relation au voisinage. Alors que les communes voisines, Issy-les-Moulineaux d’abord, puis Montrouge et Vanves, plus tard Châtillon, se sont modernisées à marche forcée, Malakoff est restée à peu de chose près identique à elle-même pendant quarante ans. De petites rues, de petites maisons, des ateliers plus ou moins désaffectés, des arrières-cours pavées abritant pommiers et chats errants, quelques HLM des premières générations, un stade Lénine et un gymnase Jacques Duclos ; une mairie restée communiste malgré la fermeture, au fil des ans, des usines qui assuraient sa pérennité. Eh bien les 1 500 hôtes de la Tour ne s’y sont jamais mêlés. Très peu s’arrêtaient prendre un café entre leur bureau et la station de métro. Même la section du PC, restée importante à l’INSEE, n’avait guère de connexions avec la municipalité.

Dès lors, pourquoi pas les SDF ?

Il n’y avait pas de village, sur le territoire actuel de Malakoff. Entre Vanves et Montrouge s’étendaient quelques terrains à la vocation incertaine, partiellement agricoles, parsemés de bois, de carrières et d’ateliers divers. Il s’y installa une boîte de nuit, au temps du Second Empire, que l’on appela, en souvenir de la guerre de Crimée, la Tour de Malakoff. Un hôtel sans étoile occupe aujourd’hui cet emplacement et en a conservé le début du nom, Hôtel de la Tour. J’ignore quand le cabaret a été fermé, mais il devait être assez connu puisqu’il a donné la seconde partie de son nom à la commune, qui a été créée en 1883.

Notre Tour aux SDF aura donc été la seconde Tour de Malakoff. Promise semble-t-il à une démolition prochaine, elle n’aura pas eu une bien longue vie. Elle l’aura en tous cas partagée avec ses occupants de l’INSEE jusqu’à s’identifier presque totalement à eux et à se fondre dans leur intimité. Elle aura constitué, sans le vouloir et sans le savoir, par son architecture austère, voire lugubre, par son manque de joie et de fantaisie, un acteur majeur de la statistique française, et donc un déterminant, que personne peut-être ne soupçonnera, du regard que l’on portera dans le futur sur l’histoire économique de notre pays.

Philippe KAMINSKI

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