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“Adults in the Room” : la crise grecque décryptée par le réalisateur Costa-Gavras

“Adults in the Room” : la crise grecque décryptée par le réalisateur Costa-Gavras
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En s’emparant de la crise financière en Grèce et la dette internationale, Costa-Gavras développe toute une réflexion dérangeante sur le pouvoir et signe une œuvre éblouissante. Où l’on retrouve ce qui fait la force de son regard : du grand cinéma politique…

Costa-Gavras aime le cinéma engagé et chacun de ses films engendre à la fois une réflexion sur le pouvoir, mais également sur l’homme au sein du pouvoir.

Z, par exemple, sorti en 1969, sur un scénario qu’il avait co-écrit avec Jorge Semprun, adaptation d’un roman de Vassilis Vassilikos, offrait déjà un tableau de la Grèce des années 1960 et cherchait à dénoncer les malversations d’un État peu enclin aux mouvements progressistes.

Ce cinéma, volontairement dérangeant, fait que le  réalisateur est habitué a recevoir les honneurs mais également les huées : s’il fut honoré pour l’ensemble de sa carrière lors de la Mostra de Venise 2019 – où il a présenté ce nouvel opus en avant-première et hors compétition – la sortie d’Adults in a room a été bien mal accueillie dans son pays où il est accusé de faire de la propagande en faveur de Tsipras.

En s’emparant de ce qui fait l’actualité de son pays depuis quelques années maintenant, la crise financière en Grèce et la dette internationale, Costa-Gavras met en lumière tout un système politique et financier européen.

Le réalisateur avait déjà pensé à réaliser un film sur la crise que traverse son pays. En effet, en 2007, l’ambassadeur de Chypre en France lui déclare : « La Grèce court à la catastrophe. » Deux ans plus tard, ces obscures prévisions se réalisent. Costa-Gavras pense immédiatement en faire un film et décide alors de réunir les documents, d’organiser des dossiers sans trop savoir comment aborder la question. C’est sa femme et productrice, Michelle Ray-Gavras, qui, découvrant un article sur Yanis Varoufakis, lui dit : « Je crois que le film est là-dedans. »

Son adaptation du livre Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe, de  Yanis Varoufakis, qui fut le conseiller économique de Giorgos Papandréou et ministre des Finances grec de janvier à juillet 2015, commence alors.

Le film cherche à montrer de quelle manière la Grèce a été traitée par ses « partenaires » internationaux après l’arrivée au pouvoir de Syrisa en janvier 2015.

Petit rappel des faits. Après sept ans de crise, la Grèce connaît une situation dramatique : les salaires des fonctionnaires ne sont plus versés depuis des mois, les magasins sont vides, la tension est extrême et l’inquiétude à son paroxysme. Des élections sont alors décidées ; deux hommes vont incarner l’espoir pour le pays et ses habitants, mais également un souffle de modernité. Alexis Tsipras, élu Premier ministre en janvier 2015, nomme Yanis Varoufakis comme ministre des Finances. Celui-ci va alors mener un combat sans merci contre les dirigeants des autres pays, tâchant, lors des rencontres de l’Eurogroupe, tout autant de les convaincre que de les persuader : les convaincre avec des analyses précises et fondées – rappelons que Yanis est diplômé d’un doctorat d’économie de l’Université d’Essex – et de les persuader en faisant appel à leur sensibilité, à leur compassion pour un peuple à l’abandon.

Un thriller haletant

Le film, éblouissant, montre ce que l’on pourrait qualifier de trois scènes différentes : il y a bien entendu la scène internationale et la relation de la Grèce avec les autres pays ; il y a également la scène grecque ; il y a enfin la sphère intime, c’est-à-dire la relation nouée entre Alexis et Yanis, faite de gestes et de choix politiques, mais également d’une très belle amitié. Le film n’est pas non plus dénué d’humour et de légers clins d’œil, telle cette cravate tendue à Alexis pour chaque photo officielle aux côtés des autres dirigeants et qu’il refuse obstinément, marquant ainsi la modernité de son attitude…

Athènes, qui est en effet regardée par les autres pays comme la « mauvaise élève » de l’Europe ou comme ce membre de la famille un peu encombrant, avance néanmoins des arguments fondés et précis ; surtout, elle ne demande pas l’effacement de l’énorme dette qui l’accable, mais sa restructuration.

C’est Christos Loulis qui incarne Yanis Varoufakis avec un incroyable talent : le film repose indéniablement sur sa présence. Il parvient à marquer la force de conviction du ministre, mais également ses doutes, sa colère, sa détermination et son charisme indéniable. Preuve qu’il est celui sur qui tout repose, le président de l’Eurogroupe lui intime l’ordre de signer le MoU (Mémorandum of Understanding) ou la Grèce sera exclue de l’Europe. On parle alors de la possibilité d’un Grexit mais l’opinion, en colère, évoque un « Yanixit », Yanis incarnant celui qui dérange en refusant un accord injuste, en refusant  les inégalités et les injustices. Il engage alors un véritable bras de fer, demandant un dialogue avec les membres de l’Europe que ceux-ci lui refusent ; c’est notamment le représentant allemand qui se montre le plus virulent envers Athènes. Incarné par Ulrich Tukur (vu notamment dans La Vie des autres où il jouait l’Obersleutnant Anton Grubitz responsable de la mort de Christa-Maria Sieland), ce personnage est le symbole du paradoxe politique : il avouera en effet agir ainsi pour son pays tout en étant humainement tout acquis à la cause du peuple grec.

Mené comme un thriller haletant, le film ne laisse aucun temps mort au spectateur qui se demande quelle sera l’issue de ses discussions sans fin à l’allure de disputes de cour d’école. D’où le titre :  la présidente de l’Eurogroupe – une des rares femmes de l’assemblée d’ailleurs – observe avec consternation ces hommes dirigeant des pays puissants mais s’opposant avec des propos parfois infantiles et déclare : « We need adults in this room ! »

L’affiche du film sur laquelle on voit Yanis de trois quart, avançant vers la droite – symboliquement vers le futur – sur fond de drapeau européen avec la citation des Beatles, « Money can’t buy me love », en dit long sur le propos du film. C’est cet homme, avec son humanité et son charisme, qui va sauver la Grèce et lui permettre de rester dans l’Europe, échappant ainsi à la menace du Grexit. Yanis, comme nouveau héros contemporain au sein d’une tragédie grecque moderne…

Virginie LUPO

 



Costa-Gavras, Adults in the Room, France – Grèce, 2019, 124mn

Sortie : 6 novembre 2019

Genre : drame

Classification : tous publics

Avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis, Ulrich Tukur, Daan Schuurmans, Christos Stergioglou, Dimitris Tarloou, Alexandros Logothetis, Josiane Pinson

Musique : Alexandre Desplat

Image : Giorgos Arvanitis

Distribution : Wild Bunch Distribution

En savoir plus sur le film avec CCSF : Adults in the Room

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