Le 2 novembre prochain aura lieu aux Quinconces L’espal, scène nationale du Mans, la création de De Françoise à Alice, un portrait chorégraphique de Mickaël Phelippeau, avec Françoise et Alice Davazoglou, cofondatrices de l’association laonnoise Regard Trisomie 21 (ART21), qui intègre des danseurs en situation de handicap mental.

« Être différent comme tout le monde » pourrait être la devise d’ART21, et plus spécifiquement du nouveau spectacle de Mickaël Phelippeau, qui sera notamment donné au théâtre 95 de Cergy dans le cadre du festival IMAGO, les 2 et 3 décembre prochains.

Françoise Davazoglou, enseignante dans le premier degré et formatrice des futurs enseignants, mène depuis plus de vingt ans des projets de danse à l’école, en partenariat avec L’échangeur, centre de développement chorégraphique national de l’Aisne à Château-Thierry. Alice Davazoglou, porteuse de trisomie 21, est danseuse, vice-présidente de l’association ART21 et animatrice d’ateliers dans les écoles, pour les enfants ; elle vient de publier un livre qui se présente comme une galerie de portraits (dont le sien) explorant les rapports entre la danse et les personnes avec handicap intellectuel. Les deux femmes se retrouvent pour la première fois en duo sur scène, pour raconter avec leur corps une histoire, celle de leur relation à la fois unique et universelle.

Nous avons rencontré Mickaël Phelippeau, Alice et Françoise Davazoglou, pour un entretien croisé autour de cette création inédite.

Entretien.

Quelle est la genèse de votre projet ?

Françoise Davazoglou – Il y a dix ans, j’ai fait le DU “Techniques du corps et monde du soin” à Paris 8. C’est de là qu’est venue cette envie, voire ce besoin de créer ART21 il y a sept ans, qui s’est élargi depuis à d’autres formes de handicap mental que la trisomie. L’idée est de partager les pratiques dans la durée, autant celles de gestion de l’association que les pratiques de danse et de transmission par les ateliers. Nous avons une artiste associée, Nathalie Hervé, mais pour nourrir nos pratiques artistiques et nous ouvrir à d’autres esthétiques, nous avons un projet par an avec un autre artiste. C’est dans ce cadre que nous avons invité Mickaël à venir.

Mickaël Phelippeau – Nous nous sommes donc rencontrés il y a plus de cinq ans, dans le cadre d’un atelier que j’ai donné à ART21, à Laon. C’était la première fois que je faisais un atelier mixte, entre des personnes dites valides et des personnes en situation de handicap mental. À la suite de cette expérience, nous avons monté tout un projet entre photographie et danse. À chaque fois, je venais dormir chez Françoise, si bien que nous avons longuement discuté, ce qui m’a conduit à leur proposer de passer une semaine en studio pour approfondir la rencontre sous une autre forme.

Comment avez-vous construit ce spectacle ?

Mickaël Phelippeau – Tout d’abord, c’est une pièce qu’on crée vraiment tous ensemble, à trois, même si j’en suis officiellement le chorégraphe et que Françoise et Alice en sont les interprètes. Pour moi, c’est important de rappeler qu’il s’agit d’une coconstruction. Nous vivons tous les trois de l’intérieur ce projet. Il nous aura fallu deux ans et demi, et une douzaine de semaines de travail, pour parvenir à l’aboutissement de cette pièce. L’esthétique de la pièce est construite de sorte qu’elle soit au plus près, au plus juste de Françoise et Alice.

Françoise Davazoglou – Pour moi, c’est vraiment – dans le travail avec Mickaël et dans le processus – un partage complet des pratiques. Tout naît de nos discussions, de nos échanges et de notre vie commune lors des semaines de résidence. Même le travail d’échauffement est proposé à tour de rôle. C’est très horizontal, ce qui donne aussi tout le climat de la pièce.

Alors que votre travail, Mickaël Phelippeau, implique nécessairement l’appréhension du corps, le handicap fait-il bouger certaines lignes de votre pratique artistique ?

Mickaël Phelippeau – Ce n’est pas le handicap comme tel qui m’a donné envie de monter cette pièce. C’est parce qu’il y a eu une rencontre et le désir d’approfondir cette rencontre que, soudain, un projet est né. En ce sens, le processus est similaire à d’autres chorégraphies que j’ai montées. Mais, évidemment, le handicap fait bouger les lignes ! Tout est chamboulé, dans un sens surtout très concret, comme l’organisation des journées : le rapport au temps n’est pas le même ; nous ne faisons pas du 10h-18h avec une heure de pause au milieu. Nous sommes dans un rapport beaucoup plus souple, ce qui questionne en profondeur sur la nature d’une journée de travail. Au final, c’est davantage l’organisation du temps qui change, et non l’acte de création comme tel.

Y a-t-il une esthétique particulière, du fait non seulement des personnes, mais également du handicap ?

Mickaël Phelippeau – Oui. Nous nous interrogeons par exemple, depuis quelques mois, sur la question de l’accessibilité de cette pièce. À qui s’adresse-t-elle ? Et surtout, comment est-elle adressée ? Nous faisons ainsi vivre au public, à travers un procédé dont je ne dirai rien pour garder la surprise, une expérience singulière : nous mettons tout le monde au même endroit d’écoute et d’accessibilité de la pièce. Celle-ci sera d’ailleurs audio-décrite en intégralité.

Françoise Davazoglou – Mon impression, si je regarde les pièces de Mickaël, est que le handicap ne vient pas donner une esthétique particulière. Si celle-ci existe, c’est du fait des portraits, donc des personnes. Cela me ramène à une phrase que nous nous sommes dite souvent : « être différent comme tout le monde ».

En quoi la danse est-elle un lieu d’expression singulier pour vous, interprètes ?

Alice Davazoglou – La danse est très importante pour moi. Je me sens à la fois énergique et comme une plume légère. J’ai beaucoup d’émotions qui me traversent, la danse me permet de les exprimer. Par exemple, quand on fait les postures [une scène de la pièce De Françoise à Alice, NDLR], ça me touche, ça me fait pleurer. La danse est vraiment un lieu d’expression pour moi : ça me permet de dire qui je suis. Et j’aime beaucoup animer des ateliers avec les enfants, car j’ai un agrément de l’Éducation nationale pour intervenir dans les écoles.

Françoise Davazoglou – La danse a toujours fait partie de ma vie. C’est une quête depuis toute petite, alors même que j’ai dû attendre trente-cinq ans pour la démarrer réellement. J’ai un besoin essentiel d’être en mouvement. Il y a une phrase de Pina Bausch qui résonne avec mon expérience : « Danser, danser, sinon nous sommes perdus. » Cela me ramène à mon ici et mon maintenant : lorsque je danse, je ne suis que dans ce que je fais, tout le reste est en arrière-plan. Mais tout à coup, avec cette pièce, je suis dans l’ici et dans le maintenant de tout ce que j’évoque de ma vie : l’arrière-plan devient le propos de cet ici et de ce maintenant.

C’est votre premier duo : qu’est-ce que cela dit de votre histoire ? Et qu’est-ce que cela provoque dans votre relation ?

Alice Davazoglou – C’est assez bizarre… et ça me touche beaucoup. J’aime quand nous dansons les tableaux, car il y a beaucoup de contact et de tendresse, ou encore la scène de massage, car maman est normalement toujours stressée (rires collectifs). Avant de mourir, mon père m’a dit de prendre soin de maman. Donc dans la pièce, je prends soin d’elle ! Ce sont des moments forts.

Françoise Davazoglou – C’est vraiment un lieu de dialogue sur des moments essentiels de notre histoire commune, ce qui peut toucher assez largement tout un chacun. Nous prenons ainsi un recul sur notre relation, à travers des instants marquants de nos vies que nous explorons de différentes manières, et non seulement de façon narrative ou littérale. Ça permet non seulement de renommer les liens que nous avons tissés, mais de prendre encore une autonomie par rapport à ces liens. Cette pièce nous permet de lever beaucoup d’implicite.

Qu’espérez-vous montrer ou transmettre au public à travers cette pièce ?

Françoise Davazoglou – Nous avons fait plusieurs sorties studio, ce qui nous a permis d’éprouver la pièce devant différents publics.

Alice Davazoglou – Quand nous étions à Nantes, des spectateurs ont pleuré. Ils ont dit que les tableaux étaient très émouvants. J’aime quand ils voient comment nous dansons, l’une et l’autre, avec notre identité propre, et également l’une avec l’autre. Mais quand je fais la danse de la colère ou « gossip », j’ai envie d’y aller, que les gens voient que ça pulse, que ça explose, qu’il y a une relation entre moi et le public.

Françoise Davazoglou – Il y a souvent une représentation des personnes qui sont en situation de handicap mental qui serait quelque chose d’essentiel et de spontané, comme si elles étaient en lien direct avec un fondement humain de l’ordre de l’émotion. Or c’est tout le contraire qu’elle montre ! Nous voulons montrer la capacité d’élaboration, d’apprentissage et de travail. Pour ma part, j’aimerais que les spectateurs aient accès à la fois à la complexité et à la simplicité d’une vie – car notre vie n’est pas plus compliquée qu’une autre. Ou pour le dire autrement : j’aimerais que les gens soient avec nous, se reconnaissent en nous, et qu’on ne soit pas sur une vision du handicap qui fait la séparation entre « eux » et « nous ». Car avec un enfant précoce, un enfant qui tombe dans des addictions, un enfant pris de TOC, un enfant doté d’une santé fragile, on ne fait pas cette distinction : ils font encore partie du « nous ». C’est l’histoire du handicap, de notre organisation sociale et médicale, qui met une scission, de sorte que nous sommes obligés de dire : « il faut d’abord voir la personne », comme si ce n’était pas évident. Plusieurs personnes m’ont confié qu’elles s’étaient reconnues dans la relation de filiation, le handicap passant complètement au second plan. Dans l’acte artistique, le handicap n’est plus la question.

Mickaël Phelippeau – Je trouve que la réponse de Françoise est profondément juste. Pour ma part, je n’attends rien… Je ne me sens pas légitime pour imposer un discours univoque. Ce qui m’importe, c’est de partager l’endroit de justesse que nous sommes parvenus à trouver au fur et à mesure de notre travail. J’ai simplement envie qu’on expose ce portrait croisé devant des gens qui arriveront avec leur bagage, leurs histoires, leur handicap ou pas, etc., et d’écouter comment cela réagit chez eux. Toutes ces lectures différentes enrichissent les intentions du projet.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

Où voir le spectacle ?

– 2-5 novembre 2020 : Les Quinconques-L’espal au Mans (création)
– 12 novembre 2020 : Maison des arts et Loisirs à Laon
– 17-18 novembre 2020 : Le Quartz à Brest
– 26 novembre 2020 : théâtre de l’Oiseau-Mouche à Roubaix
– 2-3 décembre 2020 : Points communs à Cergy
– 28-29 janvier 2021 : Espace 1789 à Saint-Ouen
– 24 mars 2021 : théâtre de l’Entresort à Morlaix
– 16 avril 2021 : Equinoxe à Châteauroux

Suivre la tournée : bi-portrait de Mickaël Phelippeau

 



Crédits photographiques : Mickaël Phelippeau