Instant classique – 15 octobre 1938… 82 ans jour pour jour. Richard Stauss compose Apollon et Daphné, dont la splendide et fameuse scène finale, celle de la transformation, est notamment due à Stefan Zweig, persécuté alors par le régime nazi au motif qu’il était Juif.

Après l’interdiction de la Femme silencieuse sur ordre des nazis en 1935, Richard Stauss – qui avait alors protesté contre le retrait du nom du librettiste, rien moins que Stefan Zweig, au motif qu’il était juif – n’a plus le droit de collaborer avec ce dernier.

Stefan Zweig lui suggère donc lui-même le nom de Joseph Gregor, grand spécialiste de théâtre et musicologue. Gregor a déjà vis-à-vis du régime nazi des ambivalences qui dureront durant toute la période, et il n’y a d’ailleurs pas d’opposition de ce dernier à cette collaboration. À peu près en même temps que le médiocre Jour de paix, première de leurs trois collaborations, Gregor propose à Strauss un nouveau sujet autour de la figure mythologique de Daphné. Il semble qu’il ait été inspiré par le tableau de Chassériau, Apollon et Daphné.

Strauss prend connaissance du livret et manque de le jeter à la corbeille : « plein de mots, de banalités de maître d’école, sans concentration sur un seul objectif ; aucun conflit humain saisissant. » Heureusement, Zweig veille en sous-main et propose des aménagements qui conviendront à Strauss, lequel termine la partition de nombreux mois plus tard. Sur la suggestion de Zweig, mais aussi du chef d’orchestre Clemens Krauss, il remplace le grand chœur féminin voulu par Gregor par un finale sur la transformation de Daphné, avec la seule voix de cette dernière ; chef-d’œuvre en soi, du meilleur effet.

Contrairement au très suspect Jour de paix, on ne voit pas tellement dans Daphné de velléité glorificatrice du régime, dont l’ambigu Strauss n’a jamais été un adepte inconditionnel, tout en ne dédaignant pas les honneurs qui lui étaient faits. Dans ce contexte, les compliments admiratifs d’un Goebbels ont couvert la partition d’un halo nauséabond qui n’a guère servi sa destinée après sa création à Dresde sous la baguette du très nazi-compatible Karl Böhm voici tout juste quatre-vingt-deux ans ; et ce, même si l’opposant irréductible au dit régime Erich Kleiber, exilé en Argentine, montera et enregistrera l’ouvrage au Colón après la guerre.

Voici donc la splendide et fameuse scène finale, celle de la transformation, qui nous permet d’écouter la Daphné cristalline et magnifique de Lucia Popp, sous la baguette de Bernard Haitink.

Cédric MANUEL

 



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »