Chronique des confins (5)

Philippe CRUBÉZY

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Confiné, je suis. Hier, ou était-ce avant-hier, j’ai ouvert l’enclos. Comme on desserre la cravate, comme on relève les manches sur les coudes, comme on trempe ses pieds dans l’eau du ruisseau avec appréhension et délice.

Pauvre ruisseau bitumé où roulent comme souvent papiers, cartons, canettes. Les quelques personnes que j’ai croisées m’ont dévisagé, calculant mentalement le mètre réglementaire à respecter entre nous. Tout de même, je dois rendre grâce au petit bonhomme qui promenait son minuscule chien noir ; nous avons échangé un regard souriant, quasi clandestin et j’ai pensé que son chien s’appelait peut-être Alibi. Plus loin, le petit parc, misérable Aubrac de banlieue, était fermé. Où étais-je ?

Un blanc.

Aujourd’hui, ne sortirai pas. Depuis la fenêtre regarderai le vent se mettre de la partie et balancer les ombres selon sa musique circulaire mais n’irai pas éprouver sa caresse s’il est chaud, sa morsure s’il est froid. Le vent n’a pas besoin de moi pour être le vent, la terre n’a pas varié sa vitesse.

Ne compterai pas les scooters insoumis, n’évaluerai pas les distances, les barrières prophylactiques, ne traquerai pas les lézards millénaires endormis au creux des fougères pelées, n’herboriserai pas. Ne défierai pas la loi.

Resterai sur ma chaise et me demanderai « Où suis-je ? ».

Un blanc.

Je chercherai un miroir pour m’y voir et, d’un coup, nous serons deux à résister contre l’invisible, l’invisible oppression. Presqu’une avant-garde militante. Et quand je quitterai le miroir, je sais que mon image se réfugiera sous le tain prête à resurgir, à me secourir d’un regard complice dès que je la solliciterai à nouveau.

En ces temps troublés, il est doux de pouvoir compter sur soi.

Philippe CRUBÉZY

Auteur et comédien

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Crédits photographiques : Anne Marenco

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