Le village de Waraniéré, en Côte-d’Ivoire, est un joyau coopératif tropical, un être vivant qui produit de beaux objets à utiliser tous les jours. Comment fonctionne cette coopérative, très éloignée de nos modèles occidentaux ? Éléments de réponse avec notre chroniqueur Philippe Kaminski.

 Actualité de l’économie sociale

Aux confins du Sahel, j’entends parler d’une coopérative de tisserands. Une simple association de deux mots, qui m’a immédiatement fait penser à Rochdale et qui a piqué ma curiosité, mais qui sans doute n’évoque, en soi, rien aux rares visiteurs que l’on a incités à faire un détour par le village de Waraniéré. Au syndicat d’initiative de Korhogo, on leur a parlé d’attraction touristique, de métiers traditionnels, et de tout ce qu’ils pourront en ramener comme souvenirs en tissu.

Cela aurait dû suffire pour me faire fuir. J’ai horreur des traditions ou du folklore indigène mis en scène pour distraire le touriste. En Afrique comme en Amérique du Nord, j’ai eu à subir ce genre de spectacle dégradant où tout est factice. Les uns jouent les bons sauvages, les autres doivent jouer les voyeurs et y laisser quelques poignées de dollars. Le pire est qu’une grande part des visiteurs, toutes origines confondues, pense avoir eu le privilège d’assister à quelque chose d’authentique.

Mais si les touristes étaient nombreux à Korhogo il y a quarante ans, on en croise bien peu de nos jours, et les propos du syndicat d’initiative sonnent d’autant plus creux qu’il n’y a rien d’organisé pour eux à Waraniéré. Qu’ils soient là ou pas, les tisserands y font le même boulot, y fabriquent les mêmes produits, pour gagner leur même maigre revenu. Il n’est même pas certain que les emplettes des gens de passage leur soient d’un grand bénéfice, car cela prend du temps.

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Je fis vite comprendre à mes interlocuteurs du village que si j’étais prêt à leur acheter plein de jolies choses, je voulais surtout savoir comment fonctionne leur entreprise. Et que je n’étais pas un riche bienfaiteur tombé du ciel, ni un sociologue, ni un journaliste. Mais simplement un ami du principe coopératif. Ils n’avaient bien sûr jamais entendu de pareils propos.

Personne ne leur avait jamais parlé de Rochdale, cette ville du Lancashire où, selon la légende, des tisserands fondèrent en 1844 la première coopérative de l’histoire du monde. Mais il s’agissait alors d’acheter en commun, et donc à moindre prix, des denrées de première nécessité pour les familles des artisans. Rien de tel dans le village africain où le rôle de la structure coopérative est de gérer le lieu de production commun et de commercialiser la totalité du produit. Cependant les analogies sont également fortes. Outre que l’équipement et les savoir-faire dans l’Angleterre de 1844 n’étaient peut-être pas très différents de ceux que les Ivoiriens ont conservés de leurs aïeux, je note que dans les deux cas, chaque artisan est propriétaire de son métier, responsable de sa production et lié aux autres sociétaires par des liens de solidarité assez contraignants.

À Waraniéré, on est tisserand de père en fils. Le métier s’apprend très jeune, si bien que le sociétaire de base est davantage une famille qu’une personne. Mais ces concepts occidentaux sont d’autant plus flous que tous nos tisserands sont issus de la même ethnie et du même village, tous cousins en fait, voire tous frères ; si unité de base il y a, c’est le métier, sur lequel travaille soit un homme seul, soit un père et un fils. Je dois encore me faire expliquer comment les choses se passent quand le fils est assez mûr pour acquérir un métier qu’il exploitera seul.

Ces métiers traditionnels, qui font penser à des cabanes à piquets, fonctionnent entièrement à la main. Un bon tisserand est capable de mémoriser la fabrication de plusieurs dizaines de motifs différents. Les pièces de tissu qui en sortent ont toutes la même largeur, environ 14 centimètres ; elles sont ensuite assemblées par un « tailleur » qui les transforme, selon les cas, en nappes ou en draps de plus ou moins grandes dimensions, ou en pièces de vêtement.

La coopérative comprend aujourd’hui environ 300 membres, ce qui lui assure une très large gamme de produits différents, certains d’entre eux ne pouvant faire l’objet que de très petites séries. Parmi ces produits, il en est plusieurs d’une certaine banalité, qu’on retrouve dans les échoppes de Korhogo, la grande ville voisine ; et d’autres d’une grande finesse, d’une finition remarquable, qui ne sont vendus que sur place.

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La coopérative ne compte pas de salarié ; d’ailleurs, j’ai eu du mal à faire comprendre cette notion. Les tâches communes semblent être partagées entre les sociétaires, que ce soit l’administration des locaux, la vente, la comptabilité, la participation à des expositions ; nul n’y touche s’il n’est lui-même tisserand coopérateur. Je n’ai pas compris comment ces tâches sont rémunérées. J’ai posé plusieurs fois la question, je n’ai pas réussi à me faire comprendre. Il y a un certain continuum entre l’organisation de la coopérative et celle du village, une confusion entre le rôle du Président et celui de l’Ancien. Le Président était absent le jour de ma visite. « Il est âgé, il est resté à la maison » m’a-t-on simplement dit.

J’ai senti que, malgré sa taille, malgré la discipline coopérative que chacun semble bien respecter, l’entreprise est restée largement informelle. Les ventes se négocient oralement, se font en liquide, sans factures, sans reçus ; on m’a promis de m’envoyer plus d’informations sur le chiffre d’affaires, les comptes, les noms des administrateurs ; mais aucun document n’était disponible. J’ai demandé des coupons ; cela n’existait pas. J’ai ramassé autant d’échantillons que j’ai pu, mais ce n’étaient que des chutes du travail des tailleurs.

D’après ce que j’ai cru comprendre, la structuration de la coopérative était mieux assurée il y a une vingtaine d’années. Les « événements malheureux » qui ont secoué la Côte d’Ivoire (c’est l’expression pudique, consacrée, pour désigner la guerre civile qui a coupé le pays en deux pendant de longues années) auraient fait replonger l’entreprise dans un système de fonctionnement chaotique et informel, jusqu’à ce que des subventions internationales lui permettent de redémarrer, mais le processus n’a jamais pu arriver à son terme.

Ainsi une collaboration, dont j’ignore les termes exacts, a été mise en place avec le groupe « Artisans du Monde ». Ceci a certainement facilité quelques opérations à l’export, mais n’a pas ouvert la voie à la professionnalisation de la gestion. Ce qu’il faudrait à Waraniéré, c’est un partenariat solide avec une grande coopérative européenne qui lui permette de réaliser une modernisation prudente et adaptée, dans le cadre de ses règles coopératives, sans jamais menacer son caractère traditionnel, artistique de la création, manuel de la production, ethnico-villageois de son sociétariat.

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Ce qui pourrait arriver de pire, ce serait qu’un crâne d’œuf fraîchement émoulu d’une quelconque SMS (Somewhere Management School) se voie confier la mission de « réorganiser » à l’occidentale ce système de production fragile comme une espèce animale menacée ainsi que son biotope.

Il ne faut pas se leurrer ; si une gestion efficace permettrait, pour la même production, d’augmenter significativement ses revenus, si parallèlement une montée en gamme renforcerait sa notoriété et son indépendance vis-à-vis des grossistes et revendeurs, il y aura toujours des limites strictes à la croissance de la coopérative. Ce sont la taille du village, le temps d’apprentissage du métier, l’esprit de famille qui unit les artisans sociétaires. Les toiles de Waraniéré ne sortiront jamais de leur statut de niche réservées à quelques connaisseurs, ou elles mourront. Si parmi vous, chères lectrices et chers lecteurs, je fais 20 clients nouveaux, allons jusqu’à 100, je deviendrai un dieu là-bas. Mais si j’en suscite 1000, je serai leur fossoyeur. Il faut savoir cultiver l’élitisme.

Je considère le tourisme de masse comme une calamité, mais là-dessus je n’ai aucune crainte, il ne reviendra jamais à Korhogo.

En attendant, Waraniéré souffre d’être très mal documentée, et là je puis certainement aider. Si vous allez sur Wikipédia, d’abord vous y trouverez une graphie obsolète en « gné-gné ». Vous visionnerez des vidéos gentillettes et « gnan-gnan ». En fouillant encore, comme je l’ai fait, vous découvrirez des références à des études menées il y a cinquante ans, et à des soutiens coopératifs extérieurs aussi antédiluviens qu’enfouis sous des couches d’oubli profond.

Waraniéré, ce joyau coopératif tropical, est un être vivant qui produit de beaux objets à utiliser tous les jours, non un musée ni un objet d’étude ou d’attendrissement. Le meilleur service à lui rendre, c’est de contribuer à sa pérennisation et à lui acheter ses produits ; mais ceci avec modération, car il n’y en aura pas pour tout le monde.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.