Quelle place pour la francophonie à Barcelone, grande ville d’histoire et de culture ? Éléments de réponse avec Max Vasseur, directeur de l’Institut français de Barcelone, un des partenaires majeurs du festival Oui ! qui se déroule en ce moment même dans la capitale catalane.

Après une carrière dans l’Éducation nationale, essentiellement en tant que conseiller principal d’éducation à Villepinte dans la Seine-Saint-Denis et dans le Nord de la France d’où il est originaire, puis comme principal ou proviseur de lycée, Max Vasseur se tourne par la suite vers l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) avant de postuler pour le réseau de coopération culturelle.

En septembre 2015, on lui propose le poste de directeur de l’Alliance française de San Salvador, en Amérique centrale, poste qu’il occupe durant quatre ans, jusqu’à sa nomination à la direction de l’Institut français de Barcelone où il est arrivé à la fin de l’été 2019.

Profession Spectacle l’a rencontré à l’occasion de la quatrième édition du festival de théâtre en français à Barcelone, plus connu sous le nom de festival Oui !.

Entretien.
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Comment un Ch’ti se retrouve-t-il à la tête de l’Institut français de Barcelone ?

J’ai toujours eu un goût certain pour les langues, notamment pour l’espagnol, renforcé par le fait que j’ai cette particularité d’avoir épousé une Franco-espagnole. Je n’ai pas appris cette langue à l’école mais seul, par amour… Je rêvais que nos enfants sachent parler espagnol ; c’est pourquoi nous nous sommes orientés vers des pays hispanophones. Mais c’est aussi le hasard des nominations, puisque j’avais postulé dans divers pays, y compris anglophones.

Quelle est la situation de la francophonie et plus généralement des arts et de la culture au Salvador ?

Le terme francophonie n’est pas si ambitieux que ça au Salvador, du fait qu’il y a une forte représentation canadienne : pendant tout le temps de ma présence là-bas, l’ambassadrice était elle-même Québécoise. La France, malgré le fait que ce soit un petit pays, y est très bien représentée, avec le plus grand lycée français et la plus grande Alliance française en Amérique centrale. C’est aussi dû au fait que c’est la patrie de Consuelo de Saint-Exupéry, née Consuelo Suncín. Beaucoup de Salvadoriens pensent que Le Petit Prince a été écrit au Salvador, puisque c’est une terre volcanique : il y a onze volcans pour un territoire grand comme la Bourgogne ou le Nord-Pas-de-Calais. Il y a donc un grand intérêt pour la langue française là-bas.

Qu’avez-vous mis en place dans un tel contexte ?

Nous avons beaucoup travaillé au développement de la langue et de la culture françaises. Il y a eu différentes formes de coopération artistique. Mais si je devais citer une initiative, ce serait l’instauration de la Nuit blanche, dans un contexte sécuritaire qui est bien différent que celui qu’on connaît à Paris. Au Salvador, par exemple, personne ne marche dans la rue. Même pour acheter son pain à cinq cents mètres, on prend sa voiture. C’est lié aux problèmes d’infrastructures – les trottoirs sont inexistants ou défoncés – et de sécurité : le Salvador est un des pays, hors zone de guerre, les plus dangereux au monde ; le taux d’homicide y est le plus élevé de la planète, avec 82,8 pour 100 000 habitants contre 1,4 en France. Avec la Nuit blanche, nous avons ainsi créé un événement qui permettait à la population de se réapproprier l’espace public. La première année, nous avons ouvert huit à dix centres culturels – musée, salle de spectacle, etc. – et avons accueilli près de six mille personnes, quand nous n’en attendions que huit cents ou mille. Il n’y avait qu’une trentaine de policiers. Nous avons alors pris conscience que la foule elle-même sécurisait l’espace et chassait la délinquance. Quatre ans plus tard, en août dernier, il y avait vingt-cinq mille personnes et cinquante-trois lieux culturels, jusqu’à des restaurants qui proposaient une programmation.

Vous êtes en poste depuis six mois à Barcelone : quelles spécificités de cette ville vous frappent, hormis le fait que la population n’a pas peur de marcher dans la rue ?

Ce qui me frappe, c’est la densité du paysage culturel local. Quand j’étais au Salvador, lorsque l’Alliance française organisait une manifestation, c’était l’événement : tout le monde s’y précipitait. À Barcelone, lorsque nous organisons la moindre rencontre, il faut se battre pour remplir la salle. Il y a la concurrence de la plage, la concurrence du football – chose que j’avais sous-estimée à l’origine, jusqu’à ce que nous organisions un concert de jazz magnifique en même temps que le Barça affrontait l’Inter de Milan – ainsi qu’une multitude de partenariats avec des lieux tels que le Centre de culture contemporaine de Barcelone et des salles de danse ou des événements comme le festival Ohlalà! pour le cinéma et le festival Oui ! pour le théâtre. Il y a un nombre de partenariats tout à fait ahurissants, ce qui est évidemment fantastique pour nous : le rôle de l’Institut français est de faire en sorte que les cultures se rencontrent. Je suis par exemple heureux et fier d’accueillir un événement comme le festival Oui ! qui propose un sur-titrage en espagnol et des spectacles pour le jeune public. Pour moi, c’est primordial. Ce festival est un lieu d’échanges entre les locaux et les Français vivant ici. Quoi de mieux que pour faire se rencontrer les gens que la culture ?

Votre parcours dans l’Éducation nationale fait naturellement écho au plan Macron, qui souhaite promouvoir la langue française dans le monde. Vous est-il néanmoins naturel d’articuler les enjeux liés à la langue avec la promotion des arts et de la culture française ?

Je ne viens pas uniquement de l’Éducation nationale puisque j’ai d’autres casquettes, comme celle de vice-président d’une association qui fait la promotion de la francophonie via l’expression polyphonique. Je travaille sur un festival qui s’appelle les Nuits de Champagne, à Troyes, qui rassemble chaque année quelque mille choristes avec des artistes du monde professionnel : Tryo, Alain Souchon, Laurent Voulzy, Marc Lavoine, Les Innocents… Je connais la logistique des festivals, car j’ai eu l’occasion de tout faire, de chauffeur à assistant de directeur technique. J’ai ainsi une vision globale de la manière dont on organise un événement culturel.

Pour revenir à votre question, j’ai davantage senti le lien entre la francophonie et le culturel lorsque je suis arrivé au Salvador. J’ai appris l’espagnol sur les plages de la Costa Brava, lorsque mon épouse m’a présenté à sa famille, à Girona, au nord de la Catalogne. Au départ, je ne comprenais rien des conversations, alors j’ai appris la langue. Mais lorsque je suis arrivé en Amérique centrale, j’ai été confronté non seulement à une nécessité de travailler encore davantage l’espagnol, mais aussi à des particularismes locaux. Par exemple, en Espagne, les gens se tutoient quasiment partout et tout le temps ; en Amérique centrale, les gens se vouvoient partout et tout le temps. De même il y a de grosses différences de vocabulaire, ce qui m’a fait comprendre l’énorme impact de la culture et de l’identité locale sur la langue. Il en est de même en France : si vous aviez un rendez-vous avec ma grand-mère qui est Ch’ti, il est probable que vous ne comprendriez pas tout ce qu’elle dit. La culture et la langue sont ainsi obligatoirement liées. En cela, le président Macron a tout à fait raison.

Quelles actions la France peut-elle mener au sein d’une telle diversité ?

La France a ce réseau de coopération culturelle qui est, je ne crois pas me tromper en l’affirmant, sans égal dans le monde : il y a plus de huit cent trente Alliances françaises et près de deux cents Instituts français répartis aux quatre coins de la planète. Quel pays présente cette densité en matière de diplomatie d’influence sur un plan culturel et linguistique ? En cela, les modèles combinés de ces deux organisations est absolument formidable.

Est-ce la raison pour laquelle Pierre Buhler a annoncé l’an dernier une collaboration plus étroites entre l’Alliance et l’Institut ?

Une convention a effectivement été signée entre la Fondation Alliance française et l’Institut français en juillet dernier à Paris. Nous n’avons pas du tout vocation à se faire concurrence : nous ne sommes pas sur les mêmes territoires et nos missions sont sensiblement les mêmes. Seuls nos modèles et nos fonctionnements administratifs sont différents : l’Institut relève de la diplomatie quand les Alliances françaises sont des associations de droit local. Venant moi-même des Alliances, j’ai naturellement cette inclinaison à travailler avec celles qui se trouvent en Catalogne.

En ce moment a lieu la quatrième édition du festival Oui !, que vous découvrez donc cette année. Quels étaient vos liens jusqu’à présent avec le théâtre ?

Je reconnais ne pas être un spécialiste du théâtre, même si je l’ai fréquenté durant mes études scolaires – surtout les classiques. À Lille, où je vivais, nous avons notamment le théâtre du Nord qui est une belle salle. C’est surtout mon épouse, agrégée de lettres modernes et passionnée du théâtre, qui m’y a emmené à plusieurs reprises et m’en a donné le goût. Au Salvador, nous avons mis en place, en février de l’année dernière, la première édition du festival de Théâtre-Jardin, qui se déroule en extérieur – car il ne pleut jamais dans ce pays entre novembre et mai. Nous avons demandé à Roberto Salomon, un metteur en scène franco-suisse qui vit au Salvador, d’en être le parrain. Nous avons présenté quatre spectacles, trois de compagnies salvadoriennes et un d’une compagnie franco-suisse de passage dans le pays. Ce fut mon premier festival de théâtre, et j’ai adoré ça !

Pourquoi ?

Ce n’est tant l’œuvre théâtrale que l’ambiance d’un festival de théâtre que j’ai aimée. Pour prendre une comparaison, un festival de musique a un caractère très fugace : les artistes viennent, jouent un peu le soir, font la fête après et repartent aussitôt. Dans un festival de théâtre, il y a une tout autre ambiance. Voyez ces jours-ci, à l’Institut, nous avons accueilli deux compagnies en résidence, pour plusieurs jours, dans le cadre du festival Oui ! Nous avons ainsi plus de temps pour tisser des liens forts.

Il est peut-être encore trop tôt pour définir le projet global que vous allez mettre en place pour les trois ans et demi à venir… Mais si vous aviez un souhait, un vœu ou un rêve pour l’Institut français à Barcelone, quel serait-il ?

C’est amusant que vous employiez le mot « rêve », car je crois aux rêves : il faut rêver beaucoup ! Mon envie première, du fait de l’endroit d’où je viens, serait de monter un chœur. J’ai pu le faire au Salvador, en rassemblant sept cents personnes francophones. Mais il ne faut pas plaquer un projet d’un pays à l’autre : Barcelone est une tout autre réalité, si bien que je ne sais pas si ça vaut la peine de le refaire ici.

Mais pour le moment, avant même d’avoir un quelconque rêve, je suis essentiellement dans la réponse à l’existant. J’ai un nombre incalculable de propositions culturelles, de spectacles, d’expositions, d’interventions d’artistes… Au Salvador, les artistes ne me contactaient pas pour venir ! Je devais moi-même leur écrire et les convaincre, en faisant un montage complexe qui mêlait la logistique, les finances, la technique et la sécurité. Barcelone, à côté, fait figure de grande banlieue parisienne. Nous recevons ainsi soixante-dix à quatre-vingts propositions par semaine. Aujourd’hui, je réponds aux sollicitations et aux propositions, souvent d’extrême qualité. Nous essayons d’être réactifs et de répondre à chacun, même quand la réponse est négative. C’est chronophage et frustrant, parce que cette partie du boulot qui consiste à prospecter et à dénicher des talents, je n’ai pas encore eu le temps de le faire. C’est normal que ce ne soit pas encore le cas, étant donné la densité du réseau culturel ici, mais j’espère bien cependant que ça va venir ! Mon rêve, aujourd’hui, est donc très simple : dégager du temps pour aller chercher des propositions artistiques intéressantes et de les programmer.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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