En pleine crise sanitaire, un nouveau festival de poésie voit le jour au cœur de la Lozère : Sources Poétiques. L’enjeu ? Faire jaillir une poésie vivante sous différentes formes. Théâtre, marionnettes et musique sont également convoqués. Rencontre avec son fondateur et directeur artistique, Benjamin Guérin.

Créer un festival de poésie en Lozère, alors que le pays est frappé par une crise sanitaire et politique sans précédent… Tel est le pari un peu fou que fait le poète Benjamin Guérin, à l’initiative de Sources Poétiques, festival qui aura lieu les 12 et 13 novembre prochains à Saint-Chély-d’Apcher et au Malzieu-Ville.

« La poésie est un art vivant qui s’épanouit en ce début du XXIe siècle, écrit-il en introduction du programme de Sources Poétiques. C’est une parole, qui emporte et se prolonge dans la diversité des voix, des livres et des matières, pour captiver le public et lui faire redécouvrir le plaisir des mots. »

Entretien.

Comment est née l’idée d’un tel événement, alors que la crise sanitaire et politique n’en finit plus de sévir ?

Cet événement est né de l’envie de retrouver une convivialité et de faire vivre la poésie, en faisant découvrir sa vitalité contemporaine dans un territoire rural et isolé. Il y avait donc la volonté de relever le défi de donner en partage la poésie, au cœur de la Lozère, entre Aubrac et Margeride, une terre qui a inspiré de nombreux poètes, comme Frédéric Jacques Temple ou Bernard Noël. Il y a trois ans, le ciné-théâtre de Saint-Chély-d’Apcher m’a invité à monter des lectures publiques dans les villages, avec le comédien Thomas Pouget, l’ancien assistant d’Olivier Py, qui a choisi de quitter Paris pour installer sa compagnie en Lozère. J’ai accepté, à condition de ne choisir que des textes de poètes vivants. Et cela a fonctionné. Nous avons ainsi trouvé un public pour des lectures dans des endroits comme Saint-Alban, où l’hôpital psychiatrique avait caché Éluard pendant la guerre. Le festival s’inscrit dans le prolongement de ces lectures.

Vous écrivez que « la poésie est un art vivant qui s’épanouit en ce début du XXIe siècle ». Entendez-vous « vivant » dans le même sens que le théâtre, la danse ou la musique ?

Le festival est fondé sur l’idée de mise en spectacle de l’oralité, avec notamment une veillée poétique à voix nue, dans une salle de pierres voûtée, où pourront s’exprimer la simplicité et la fragilité de la parole poétique. Nous aurons aussi une grande soirée poétique sur scène, avec des éclairages, des micros, un présentateur, ainsi qu’une atmosphère musicale créée pour l’occasion par le musicien Timothée Demoury.

Quel intérêt revêt une profération de la parole poétique ? L’écrit ne suffit-il donc pas ?

Je pense que ce qu’il y a d’intéressant dans la poésie et qui justifie son association avec le théâtre est que c’est un genre double. La poésie a deux voix d’expression, à la fois à l’écrit et à l’oral, et chacune de ces voix ouvre une dimension nouvelle de la lecture. D’où l’importance d’un travail du « dire ». Cela peut permettre de séduire et de porter un public qui n’est pas habitué à la poésie. Ainsi, la personne qui pense que la poésie n’est pas faite pour elle redécouvre le plaisir de se laisser emporter par une parole, des images, des rythmes, qui l’ouvrent à une certaine profondeur. Il y a tout autant de richesse dans la dimension écrite, dans la diversité des formes, des papiers. Pour le festival des Sources Poétiques, l’artiste et éditeur Robert Lobet, des éditions de la Margeride, a installé sur trois sites une exposition de ses toiles et de ses livres, dont chaque exemplaire est unique et signé, accompagné par une encre, une gravure ou une peinture originale. Dans son travail typographique apparaissent la matière et la force de la presse. Il crée finalement des œuvres qui interrogent ce qu’est le livre d’art, en venant brouiller la frontière entre le poème et le tableau. Robert Lobet donnera une conférence sur l’édition d’art pour expliquer tout cela.

À quoi voyez-vous par ailleurs que la poésie s’épanouit en notre siècle naissant ? On en entend peu parler dans notre société, à de très rares exceptions près…

Je constate, en ce début de XXIe siècle, une richesse, une pluralité et une qualité des poètes, des éditions et des revues en France. Je pense qu’on vit en ce moment une période faste de l’histoire de la poésie. Il est vrai cependant qu’on en entend peu parler. C’est peut-être lié au décalage entre le dynamisme, la variété de la production poétique et la caisse de résonnance qui lui est donnée dans la société, à travers les médias, les librairies et les médiathèques. Il y a là quelque chose à mener. C’est pourquoi j’ai voulu travailler avec les librairies indépendantes et les médiathèques pour élaborer ce festival. Dans le département le moins peuplé de France, les acteurs du monde du livre et de la poésie ne sont pas si nombreux et j’ai donc souhaité les rassembler pour construire ce festival avec eux.

Comment avez-vous bâti ce festival et quels en sont les temps forts ?

Ce festival est bâti sur une recherche de diversité et de pluralité des voix et des formes poétiques, d’où le titre pluriel de « sources poétiques ». Les poètes sont Aurélia Lassaque, qui apporte une ouverture à la langue occitane, Lili Frikh et moi-même. Un salon poétique permettra de mettre en valeur des éditeurs de poésie tels que Fata Morgana, Bousquet la Barthe, la Margeride, Méridianes, Jorn, Domens, Corlevour, Faï Fioc… Un prix de poésie est ouvert aux lycéens en partenariat avec la Maison de la Poésie de Montpellier. Il y aura des interventions de poètes en milieu scolaire et hospitalier, ainsi qu’un forum des métiers du livre pour les collégiens. Il y aura aussi la sortie de résidence d’une troupe de marionnettistes contemporains, ainsi que la présence de comédiens et de musiciens pour accompagner les poètes. Même les jeunes publics, dès cinq ans, pourront profiter d’un ciné-goûter poétique autour d’Apollinaire.

Il faut également rappeler la dimension environnementale des Sources Poétiques, qui s’enracine dans le département comptant le plus grand nombre de sources d’eau. Cette dimension écologique et locale m’a poussé à collaborer avec des producteurs locaux, notamment l’un des deux seuls vignerons du département, qui travaille en bio ; j’ai aussi demandé aux potiers de Lozère de fournir les tasses et bols pour le festival, car je suis très marqué par le thème poétique du potier, qui façonne la coupe de l’échanson et du poète…

Frédéric Jacques Temple, dont nous avons célébré le centenaire de la naissance en août dernier, fera l’objet d’un hommage. Quelle importance a ce poète pour vous ?

Je trouve important à titre personnel d’assumer des lignées et des fidélités : Temple était mon ami et il m’a tellement soutenu en poésie. Je lui ai dédié mes Chants du Voyageur [recueil publié aux éditions de Corlevour en 2019, NDLR] et cet hommage au festival Sources Poétiques est donc une évidence intime pour moi. Le titre même de l’événement évoque aussi son poème « trois sources », qui a été important dans nos échanges.

En conclusion, quels vers auriez-vous de faire résonner ?

Dans son dernier livre, écrit à quatre-vingt-dix-huit ans, Frédéric Jacques Temple ouvre son Sirventès, par ce court poème, qui va à l’essentiel pour dire ce qui importe vraiment, sans détour. Ce poème est un mantra pour moi, que je me répète chaque jour et je pense qu’il faudrait l’afficher au fronton des villes ou au moins le mettre en rappel chaque jour sur nos téléphones :

Attention
à ne pas éteindre
en toi
le soleil

Propos recueillis par Pierre GELIN-MONASTIER

Renseignements et réservations
Le Ciné-Théâtre
130, rue Théophile-Roussel
48 200 Saint-Chély-d’Apcher
04 66 31 37 37
lecinetheatre@stchelyd’apcher.fr

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Photographie à la Une : lecture de Benjamin Guérin dans le Gard (DR)