Hélène Zidi vient de publier une jolie pièce sur Camille Claudel, créée l’an dernier lors du festival d’Avignon, au théâtre du Roi René. Évitant les pièges historiographiques, Camille contre Claudel nous fait entrer dans un face-à-face qui n’est pas sans rappeler la célèbre sculpture de L’Âge Mûr, exposée au musée Rodin. Mais en lieu et place de l’homme, il ne reste qu’une humanité brisée que deux femmes se disputent encore.

« Un roman… Même une épopée. L’Iliade et l’Odyssée, il faudrait bien Homère pour la raconter. Je suis tombée dans le gouffre. Je vis dans un monde si curieux, si étranger… Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar. » (p. 11)

Depuis la parution du roman d’Anne Delbée, Une femme, Camille Claudel, qui rendit la sculptrice célèbre dans le monde entier, les polémiques autour de la possible maladie mentale de Camille Claudel n’en finissent plus, quand ce n’est pas son frère – non moins fameux – Paul qui fait l’objet de critiques féroces, au risque de l’anachronisme et de raccourcis.

De la psychose

La définition que donne Sigmund Freud de la personne atteinte de psychose, dans Cinq psychanalyses, est à ce sujet éclairant.

« Le sujet psychotique rebâtit l’univers, non pas à la vérité plus splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre. Il le rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction. »

Pour le psychanalyste, les êtres se répartissent schématiquement en deux pôles : ceux de nature psychotique et ceux de nature névrosée. Camille Claudel fait certainement partie du premier groupe. Pour autant, méritait-elle cette monstrueuse épreuve que fut son internement pendant près de 30 ans ? Les recherches contemporaines, bien contradictoires sur certains points, répondent par la négative.

Valeur humaine de la folie

Plutôt que d’entrer dans ces vaines querelles à la recherche d’une inaccessible vérité définitive, Hélène Zidi prend le parti de nous ouvrir à cet univers reconstruit par son héroïne, mettant en exergue la tension tragique entre la jeune fille au brillant avenir, amoureuse éperdue de Rodin, et la vieille femme sans illusions, abîmée par des années d’emprisonnement. Les discours moral et psychiatrique s’inclinent devant l’existence en acte, dont l’éventuelle folie s’inscrit comme une valeur humaine ajoutée.

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît », écrit le psychiatre catalan François Tosquelles. Cette valeur même était niée en son temps ; elle l’est encore dans le nôtre, chaque fois que nous avons la prétention volontariste de guérir l’autre, au lieu de l’accompagner dans sa part de folie pour que celle-ci devienne non seulement tolérable, mais encore source féconde de vie.

Au creuset de la solitude

L’absence d’accompagnement dont fut victime Camille Claudel la conduisit précisément à la destruction de certaines œuvres et à l’arrêt de tout acte créatif. La solitude a creusé son visage et son cœur, la rendant suspicieuse – paranoïaque – devant la moindre action entamée par ses proches – à commencer par Rodin qu’elle accusera de vouloir la ruiner alors que, l’année précédente, il avait payé son loyer. L’enjeu de la pièce écrite par Hélène Zidi n’est ainsi pas tant de savoir qui a tort et qui a raison, que de saisir évolution d’une humanité tourmentée vers son irrémédiable fin.

Camille contre Claudel est la confrontation entre ces deux femmes, entre la vie conquérante et le désir brisé, entrecoupée par la voix de Rodin dont Hélène Zidi reprend des extraits de sa correspondance. Au fil de la pièce, la jeune fille vieillit, tandis que l’artiste au crépuscule rajeunit : la fracture des âges de la vie, si magnifiquement scellée dans le bronze avec L’Âge mûr auquel la pièce semble faire écho, se résorbe doucement ; leurs voix discordantes s’unissent progressivement, alors que toutes deux atteignent l’âge de 49 ans. Nous sommes alors en 1913, un an après la destruction des œuvres, année terrible durant laquelle son père – unique protecteur – meurt et Camille Claudel est internée.

À l’orée d’un visage buriné par la souffrance

La pièce se clôt sur cette infranchissable barrière que nous savons, avec le recul des ans, irrémédiable. Camille Claudel est réduite à sa seule folie, à l’éradication de toute humanité autre que ses pulsions psychotiques et paranoïaques – dont un extrait de sa lettre au docteur Michaux, placé à la deuxième personne dans la bouche de la Camille âgée se fait encore l’écho.

« On te reprochera (ô crime épouvantable) de vivre seule, de passer ta vie avec des chats, de devenir alcoolique, d’avoir la manie de la persécution ! C’est sur la foi de ces accusations que tu seras incarcérée pendant trente ans comme une criminelle, privée de liberté, privée de nourriture, de feu et des plus élémentaires commodités. »

Hélène Zidi nous livre, avec Camille contre Claudel, une pièce qui réunit subtilement tension tragique et légèreté existentielle. Mon seul regret est qu’elle n’ose s’aventurer plus loin, plus profondément dans le cœur de son héroïne, en déployant un imaginaire intérieur qu’un historien scrupuleux n’oserait esquisser. C’est que la dramaturge se tient avec pudeur et respect à l’orée de son âme, éclairant de sa plume les traits d’un visage buriné par la trahison, la maladie, l’épreuve et l’indifférence.

Pierre MONASTIER

Hélène ZIDI, Camille contre Claudel, Dacres éditions, coll. « Les Quinquets », Paris, 2017, 65 p., 10 €.


Photo de Une : Lola et Hélène Zidi – visuel de la pièce Camille contre Claudel.