Nous connaissions l’écriture grinçante de Daniel Besse depuis sa première pièce, Didacteurs, nominée à cinq reprises aux Molières en 2001. Avec Le Meilleur Professeur, publié récemment aux éditions Dacres, le dramaturge nous offre un terrifiant bestiaire, émaillé d’humour, tant sur le monde de la prétendue éducation nationale que sur la perversion politique à résoudre ses difficultés par des coups de communication. Une pièce d’actualité.

« Ce qui compte pour Platon, comme pour moi et bien d’autres, c’est que ça marche, que ça vive. Peu importe les moyens, peu importe les contenus, ce qui compte c’est ce miracle qui se produit en nous quand on nous a enseigné quelque chose et qui fait qu’on a envie de le faire partager à d’autres. » (p. 85)

L’intrigue est apparemment simple : afin de promouvoir le métier de professeur, le ministre de l’Éducation nationale décide de faire passer en prime time à la télévision les douze meilleurs professeurs de France. Le lycée Loup Renard, reconnu pour son excellence, est invité à envoyer le sien, du moins celui que son proviseur, M. Rhinocéros, a choisi : le professeur de français, M. Albatros. Il n’en faut pas davantage pour que la jalousie et les basses manipulations commencent.

Une excellence en décomposition

Daniel Besse croque de sa plume acérée un lycée en décomposition, dont l’excellence tient d’une superficialité qui seule attire l’attention d’un ministère en quête de revalorisation. Parce qu’il faut obéir au tout-puissant ministère, le corps enseignant devient un enjeu de télé-réalité.

Le propos de l’écrivain n’est pas de critiquer la qualité d’un enseignement exigeant, mais de remettre sur la table d’examen les critères mêmes de cette excellence. Autour de cette table, la valse des manigances monte en puissance, de la lâcheté du proviseur à l’opportunisme de M. Gibbon, professeur de mathématiques dont l’absentéisme pour des balades en bord de mer se conjugue impitoyablement avec de prétentieuses revendications syndicales.

« Mutins de Panurge »

La mesure absurde du ministère aurait pu trouver sa juste conclusion dans le choix de l’intègre M. Albatros. Mais un drame, terrifiant et abyssal, rebat les cartes, dévoilant non seulement l’inanité fondamentale d’une politique guidée par la communication, mais encore toute excellence qui ne tiendrait pas compte du plus simple épanouissement humain et social de l’élève. La compréhension superficielle d’une journaliste et parent d’élève provoque un scandale national, conduisant le rectorat à récuser le professeur de français ; l’intégrité ne fait définitivement pas l’excellence.

Il y va de la responsabilité de tous, y compris de nous, lecteurs, qui nous offusquons à la moindre rumeur, jusqu’à la répandre et l’amplifier via les réseaux sociaux. Daniel Besse évite le piège de la moralisation directe, qui envahit le théâtre contemporain depuis plusieurs années, pour nous inscrire subrepticement dans ce lectorat des « mutins de Panurge », selon l’excellente expression de l’essayiste Philippe Murray. Certes, le dramaturge ne dit rien du lectorat ; mais le revirement du rectorat en porte l’infâme trace.

Une intégrité noyée dans la célébration médiatique

Nouvelle victoire de la triomphante communication, de la sacro-sainte face médiatique, de la « société du spectacle » (Guy Debord) par la marchandisation télégénique de la mission du professeur, sur la douloureuse et complexe réalité d’une humanité boiteuse – celle de la jeunesse comme celle professorale. L’honnêteté définitivement bafouée, M. Gibbon ira impunément contenter son public, laissant dans son sillage son cortège de victimes.

Daniel Besse embrasse large dans cette nouvelle pièce, cousant le politique, l’instruction publique, la communication, le journalisme et le drame du suicide d’un seul et même fil narratif. La société tout entière est convoquée dans cette célébration médiatique, qui est bal de masques et de dupes, jusqu’à l’ultime aveu d’échec. Un texte dense, ciselé, à l’actualité pressante.

Pierre MONASTIER

Daniel BESSE, Le Meilleur Professeur, Dacres éditions, coll. « L’envers du décor », Paris, 2017, 168 p., 12 €