Entre biographie et roman, Thierry Caillat se lance sur les traces du statuaire Camille Claudel, découverte lors d’une escale de l’auteur au Centre hospitalier Avignon-Montfavet. Un récit court et accessible, adapté à tous ceux qui souhaitent connaître l’artiste sans se risquer à de longues et austères lectures.

Camille. Tel est le titre simple, proche et comme murmuré que Thierry Caillat a choisi pour son deuxième ouvrage. L’auteur le qualifie d’emblée de roman, soutenant qu’il a développé une vision propre du caractère de Camille Claudel.

Ambiguïté des genres

Si sa manière de raconter Camille l’éloigne certes de la seule biographie, les traits et les émotions « inventées » qu’il prête à son héroïne ne constituent cependant par une écriture romancée, encore moins romanesque. Nous ne sommes ni devant un roman ou une langue fictionnelle propre, ni devant un ouvrage scientifique d’historien, à savoir une chronologie mise en mots. Nous pourrions parler de récit ou de biographie imagée, encore que la succession de vignettes courtes et strictes, qui forment les chapitres, rappellent davantage les rigoureuses chroniques médiévales.

Cette ambiguïté s’explique par le parti-pris de Thierry Caillat d’écrire la vie de Camille Claudel comme l’existence d’une femme en lutte avec le machisme de son temps – c’est d’époque. Nous ne nions évidemment pas ici la difficulté qu’il pouvait y avoir pour une femme d’accéder à la carrière artistique, a fortiori au sein d’un art – la sculpture – si massivement masculin. Ce qui maintient le récit entre deux eaux est précisément la réinterprétation de faits connus dans la vie de Claudel – l’auteur cite textuellement nombre d’archives, des lettres, des critiques, etc. – à la lumière subjective d’un seul et unique prisme sociétal.

Subjectivité flirtant avec l’hagiographie

Thierry Caillat, Camille, L’Harmattan, 2019Thierry Caillat écrit en amoureux : ce contre quoi la sculptrice se heurte et combat n’est que relent patriarcal, quand ce n’est pas de la franche pudibonderie. Tout juste lui concède-t-il un peu d’autoritarisme dans son enfance, sur son jeune frère et une servante, mais il en fait aussitôt le signe d’un caractère sinon libre, du moins fort et affirmé.

Cette contorsion hagiographique traverse l’ensemble du récit : la dureté de Camille, ses crises de folie, sont tantôt le fait des hommes, tantôt celui de l’État qui, ne lui ayant finalement commandé aucune œuvre, est la cause de la déchéance, au point qu’elle ne semble jamais être un sujet ailleurs que lorsqu’elle sculpte. Si elle ne reconnaît pas son frère lorsqu’un fourgon vient la chercher à son atelier pour l’emmener à la Maison de santé de Ville-Evrard, c’est donc qu’elle est « toute à sa fureur« , nous explique l’auteur. Il y a, dans cette seule explication donnée par l’auteur, bien de l’affabilité et de la délicatesse.

Ainsi en est-il année après année. Il y a le sujet-artiste, l’intrépide femme au milieu des hommes, le génie de la sculpture face aux « grincheux », catégorie qui semble colliger ceux qui ne reconnaissent pas pleinement le talent de Claudel… Pour le reste, « c’est pas vraiment sa faute, c’est surtout celle de la société » !

En cela, Thierry Caillat s’engage subjectivement, et on ne saurait le lui reprocher. Nous ne comptons pas le nombre d’artistes qui ont ainsi vu leur existence comprise à nouveaux frais et réécrite à travers les convictions politiques, les croyances religieuses ou encore les idéologies sociétales d’auteurs successifs. Ce livre, malgré de nombreuses notes documentaires, reste dans le même temps accessible parce qu’il y a cette partialité dictée par l’affection que l’auteur porte à son héroïne. Nous le lisons sans effort, redécouvrant de manière succincte et limpide une destinée qui ne l’est à aucun moment.

Résonances contemporaines

Nous découvrons parfois quelques passages qui correspondent à des réalités que nous avons vues par ailleurs. Ainsi l’auteur met-il ces mots, inventés, dans la bouche de Camille Claudel : « Le public ne s’en rend pas compte, mais quand on est un vrai artiste, c’est-à-dire un artisan, pas comme certains qui se contentent d’une vague maquette et qui font faire tout le travail en série par une armée d’apprentis, c’est un métier de misère. Une fois payés la location de l’atelier, l’achat du marbre, des outils, le salaire des modèles et les praticiens, et le fondeur, et j’en passe, le prix dérisoire que vous proposent les marchands d’art ne vous laisse quasiment rien. En plus c’est un travail épuisant. »

Si le sens littéral place Auguste Rodin – le maître et amant devenu l’ennemi honni jusqu’à l’excès – au cœur des personnes visées par la sculptrice, le propos atteint allégoriquement l’ensemble de l’art, a fortiori les arts développés dans les différentes époques récentes, de plus en plus marquées par le néolibéralisme. La plainte de la Camille du récit de Thierry Caillat rappelle tout autant les dénonciations passées d’autres sculpteurs, tel Edmond Moirignot (cf. Revue NUNC, n°48, automne 2019, p. 93-122) que l’imposture actuelle d’une partie de l’art contemporain, symbolisée dans le cas présent par des faiseurs tels que Jeff Koons.

Camille est une porte d’entrée abordable, immédiatement compréhensible, c’est-à-dire parfaitement adaptée à quiconque souhaite glisser un œil sur une personnalité devenue – en raison de sa vie tragique – très populaire, sans se risquer à de longues lectures historiques, nécessitant efforts et concentrations.

Pierre MONASTIER

Thierry Caillat, Camille, L’Harmattan, 2019, 257 p., 23 €

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