Dirigée par Alain Françon, son tuteur au TNS, Jean-Yves Ruf ou encore Marcel Maréchal, Céline Martin-Sisteron traverse le monde du théâtre en alternant les productions prodigieuses et les aventures marginales. À 30 ans, elle multiplie les projets : un long-métrage dirigé par Vincent Thépaut, une création collective initiée par Robert Shuster et l’interprétation d’Amy dans la création mondiale de Brûler des voitures, de Matt Hartley, mis en scène par Eva Provence. Rencontre.

« Il y a des enfants de la balle, je suis une enfant des coulisses ! », confie en riant Céline Martin-Sisteron. Son sourire ne s’éteint pas lorsqu’elle évoque ses parents, une mère peintre et réalisatrice de documentaires, un père sculpteur et technicien lumière. Elle-même se décrit comme « une enfant plutôt solitaire, très joueuse et grande lectrice ».

De Georges Feydeau à Alain Françon

Sa découverte du théâtre remonte au collège, avec une pièce de Georges Feydeau. Elle décide alors d’intégrer le lycée Victor Hugo, où Marion Ferry a créé une option théâtre réputée. Elle participe à des ateliers dirigés par Valère Novarina, Daniel Danis, Guillaume Lévêque… « C’était une option lourde et très exigeante. J’ai découvert le jeu, le langage, le cadre… » Elle pense un temps devenir philosophe, avant de poursuivre finalement le théâtre, qu’elle regarde « comme une philosophie appliquée ».

Après être passée par le conservatoire du Xe arrondissement, l’EDT 91 et l’École du Jeu, cours privé fondé par Delphine Eliet, elle intègre en 2010 l’école du Théâtre National de Strasbourg (TNS), où elle est personnellement suivie par Alain Françon.

« Avec Delphine Eliet, j’ai acquis une méthode du corps, dévoilant les points névralgiques qui constituent ta tenue et qui te permettent de jouer avec ton corps. C’est très intuitif. Alain Françon m’a fait redécouvrir le texte, utiliser le cadre des mots – et non seulement de la mise en scène – pour jouer. Il m’a également fait redécouvrir la poétique des auteurs, leur rythme, leur souffle… Aujourd’hui, je m’appuie encore beaucoup là-dessus. »

Impossibilité du collectif théâtral

Étant boursière, elle rédige en parallèle un mémoire de recherche sur la notion de collectif dans le milieu théâtral, intitulé Le collectif, ou la déclaration d’impuissance. Elle étudie le rapport qu’entretient le théâtre et le collectif, ainsi que les limites de ce dernier au sein d’un système pyramidal. « Il y a des metteurs en scène qui arrivent avec une esthétique qui leur est propre, comme Alain Françon, commente la jeune comédienne, et des jeunes créateurs qui demandent aux acteurs d’écrire, presque de proposer une esthétique, pour se l’approprier en exclusivité ». Il y a ainsi, selon elle, un mensonge dans la notion de collectif pour le théâtre.

Le TNS présente cet avantage d’accompagner ses élèves pendant trois ans, après la sortie de l’école : le Jeune Théâtre National (JTN). Un système donnant-donnant, qui profite à Céline Martin-Sisteron : elle joue dans Le Cavalier seul de Jacques Audiberti avec Marcel Maréchal, avec Marina Vlady, dans L’or et la paille, un boulevard signé Jean-Pierre Grédy et mis en scène par Jeanne Herry, Mickey le Rouge, de Tom Robbins, dans une mise en scène de Thomas Condemine…

Passage à vide et frottements du réel

À la fin du JTN, il y a un an, la jeune comédienne connaît son premier passage à vide : « Cela n’a duré que trois mois, mais ce fut terrible », reconnaît-elle. Elle est néanmoins invitée par Robert Schuster à participer à une création franco-germano-afghane, qui l’ouvre à de nouvelles facettes du métier, en allant « chercher le théâtre dans une compréhension qui ne s’exprime pas d’abord par le langage ».

En 2013, Céline Martin-Sisteron fonde sa propre compagnie : Aza Nizi Maza. « J’ai été marqué par 8 ½ de Fellini, confie-t-elle. « Aza Nizi Maza » est la formule magique que les enfants utilisent pour que les images se mettent en mouvement. C’est le début des rêves ! » Si la compagnie est inscrite comme partenaire de Robert Schuster, Céline Martin-Sisteron la considère encore en formation : « Nous désirons mener des recherches sur le réel et sur les frottements qu’on peut avoir avec le réel aujourd’hui. Il y a une montée de la fiction telle qu’elle s’est immiscée un peu partout. Cette fiction est liée, pour ce que nous en percevons, aux nouveaux outils de communication, aux phénomènes de dématérialisation, de désincarnation. »

Dostoïevski et la réalité virtuelle

En ligne de mire, un projet colossal : la réécriture des Nuits blanches de Dostoïevski, qu’elle appréhende de manière étonnante, à travers le prisme philosophique de René Girard, développé dans son ouvrage Mensonge romantique et vérité romanesque.

« Tout tourne autour de ces fictions que l’on se construit par ennui, par désenchantement du réel, pour trouver une identité, pour se construire un sens, une morale, explique-t-elle. L’homme a toujours usé de la fiction pour mieux revenir à lui-même. La fiction aujourd’hui est une vie par procuration. Les personnages de Dostoïevski plongent dans une figuration ; ils sont pleinement envahis par ces émotions qui leur arrivent de la fiction, dans laquelle ils se complaisent, ils se regardent vivre. Ils construisent leurs souvenirs, leur vie, leur morale, leur façon d’agir en fonction de ces émotions qu’ils ont vécu par procuration. »

L’enjeu, pour elle, est de confronter le théâtre à la virtualité, de saisir comment la représentation, la projection forme l’individu. Si elle récuse la vidéo comme décor, comme appui, elle considère en revanche indispensable de faire appel à l’art numérique pour éclairer tous ces enjeux, pour toucher cette notion d’avatar qui la hante. Elle espère pouvoir présenter ce projet en 2019.

En parallèle, elle vient de terminer le tournage du long-métrage de Vincent Thépaut, écrit par Pierre Cévaër, intitulé Le petit chaos d’Ana. « C’est une sorte de road-trip à la Bonny & Clyde, avec une journaliste qui suit tout ça et que j’interprète. » Le film part en montage ce mois-ci.

Matt Hartley et l’écriture qui dégueule

Il y a un an, elle est contactée par Eva Provence pour interpréter le rôle d’Amy, en vue de la création mondiale de Brûler des voitures de Matt Hartley, qui aura lieu à l’automne prochain. Elle est aussitôt séduite, et par Eva, « une battante », et par l’écriture du dramaturge anglais. « Cette pièce retrace intelligemment comment le langage joue et t’enferme dans un espace, un niveau social. Je pense pour ma part que la lutte des classes existe encore. Les personnages utilisent les mêmes mots, mais de manière différente. Tous les personnages ont un côté très sombre, quel que soit le milieu social, sauf l’enfant, l’innocence. »

Pour elle, l’écriture de Matt Hartley est de l’ordre de l’expression, de l’idiome, court, incisif. « Il n’y aucun lyrisme ; ça dégueule. C’est l’exact opposé d’un Valère Novarina. » La difficulté est de jouer Amy, la femme battue, apparemment soumise. « Je ne pense pas qu’on puisse jouer la misère sociale. Le texte la raconte de façon intelligente ; le corps découle ici du dire, il s’aligne. Les mots de Matt Hartley demandent une concentration du corps ; chaque réplique doit induire ce corps. »

Traverser et se laisser traverser

Traverser le personnage d’Amy, le langage, l’espace scénique, et se laisser traverser. Céline Martin-Sisteron considère ce double mouvement comme l’essence de toute conception théâtrale. « Le théâtre est un lieu où l’on peut traverser toutes les réalités. Le terme « traverser » vient de Delphine Eliet, qui parlait des « traversées des acteurs ». Je pense que c’est la base du jeu, de traverser en étant traversé. Tu es dans un temps à la fois réel et fictionnel. Tout ton travail à toi est d’être traversé par ce temps étrange. »

Son moteur principal est le doute, pas celui de Descartes, qui remettrait en cause la réalité, mais un doute qui questionne, qui est source de création. « Le doute est mouvement continuel. Le personnage d’Amy est apparemment habité par un syndrome de Stockolm qui envahit la relation avec son mari. Mais si tu remets en question ce présupposé, tu te rends compte des nombreuses facettes qui la constituent : elle est notamment celle qui a le pouvoir. Cet enjeu de pouvoir au sein d’une relation de couple est passionnant ! »

Au commencement était l’amour…

Lorsque je lui demande quel principe elle place au fondement de sa vie, Céline Martin-Sisteron n’a pas une seconde d’hésitation : « L’amour… Je suis une hippie-anar-catho !, s’exclame-t-elle dans un éclat de rire. Aimer ce que tu ressens, ce que tu vois, ce qui te traverse, ceux qui t’entourent… Notre libre arbitre est limité ; tous nos choix s’inscrivent dans des contextes précis. À l’intérieur de ces choix, il faut suivre celui qui suscite le plus d’amour. Tu n’es pas seul quand tu aimes ; l’amour authentique n’est jamais narcissique. »

Son modèle fictionnel de couple serait celui d’Anna Petrovna et de Platonov, dans le théâtre d’Anton Tchekhov. « Il ne s’agit pas stricto sensu d’une relation amoureuse, mais d’une relation qui oscille entre amour et amitié. Elle est la bourgeoise qui permet à Platonov d’avoir son endroit de folie ; lui est dans des relations amoureuses impossibles. La franchise d’Anna Petrovna met au clair les contradictions. Ensemble ils se déterrent. Leur relation d’amour les révèle l’un à l’autre. »

Une révélation qu’elle espère voir s’opérer dans chacune de ses relations, voire dans les engagements qu’elle prend, au théâtre comme dans la vie, le réel.

Pierre MONASTIER


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Crédits des photographies : Lucie Sassiat