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Cherche adversaire sensé avec qui ferrailler : Pasolini, reviens !

Cherche adversaire sensé avec qui ferrailler : Pasolini, reviens !
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Série : « Chroniques pasoliniennes – Hommage à Pier Paolo Pasonili pour les 40 ans de sa mort » (1)

L’art fait-il encore débat ? À lire les actualités de ces dernières semaines, la réponse surgit comme une évidence : non. Oh, il y a bien la question des baisses de subvention, mais elle est sociale ou politique, non artistique. Pour le reste, c’est le néant. Un néant habité par des faux scandales ridicules, des pugilats d’apparat, qui donnent la satisfaction d’exister. Un néant d’un ennui profond.

Chronique : « Humeurs actuelles »

En réalité, tout est déjà en place : les paroles sont audibles avant d’être prononcées ; l’obsolescence des actions à poser est déjà programmée.

Il n’est qu’à faire l’inventaire des prétendues « affaires » qui secouent nos extrêmes à la dialectique passée, repassée, compassée.

Des tags de la monumentale installation d’Anish Kapoor au procès qui oppose le théâtre du Rond-Point aux « catholiques intégristes » à propos de la pièce Golgota Picnic, tout est déjà en place. Des excités s’en prennent à une œuvre dite artistique ; des prétentieux crient au « scandale » devant cette attaque portée contre le sacro-saint dieu Art.

Voilà, le débat est clos : tout est réduit au sempiternel combat Religion vs Art – nous éviterons le sujet de l’islam, la France unitariste s’en est chargée, en janvier dernier, avec une bravoure dégoulinante.

Ah, c’est vrai, il y a aussi le Front National et son mépris de la culture : en témoigne l’attaque de l’un ou l’autre élu contre un pauvre petit musée tout gentil de Marseille (heureusement, il y a Olivier Py).

Allez, va !, puisque nous ne sommes pas à un amalgame près, corrigeons l’équation : Religion / Fascisme National ≠ Art !

Nous y sommes enfin. Les méchants groupuscules catholiques-fascistes font leur travail, les gentils tenants de l’art officiel trouvent une cause à leur mesure. Pensez ! Il en va de la survie de la Création contemporaine – autre face de ce Janus intouchable. Les médias peuvent dès lors relayer la dialectique éculée, qui donnera imparablement vainqueurs les seconds.

*          *          *

Pasolini'Comment, vous ne vous révoltez pas, vous aussi ? Pour qui vous prenez-vous ? Seriez-vous partisan de ces néo-nazis frustrés et réactionnaires contre le DIEU-ART-CULTURE ? Gloups ! Je tremble devant pareille accusation.

Que faire ? La bêtise se partage les deux camps, de part et d’autre d’une fracture parodiant des idéologies absconses. Je ne suis partisan de rien, sinon de la pensée. Et cette dernière est malheureusement bien inexistante.

Ce n’est pas l’accusation de catholicisme et de fascisme qui me fera trembler. Je fais miennes les paroles d’un vieux maître, Pier Paolo Pasolini, dans sa réponse à Alberto Moravia : « Il y a quelques années que je m’interdis de traiter quelqu’un de fasciste (même si, parfois, la tentation est forte) ; et en second lieu, je m’interdis de traiter quelqu’un de catholique. Dans tout Italien on trouve quelques traits fascistes ou catholiques. Mais se traiter de fascistes ou de catholiques – en privilégiant ces traits, souvent négligeables – deviendrait un jeu désagréable et obsessionnel. » Et l’auteur de parler de « vieil automatisme acritique ».

Pasolini a toujours eu la vertu de pousser la réflexion, d’agacer parfois, de stimuler souvent ! Car ce qui se joue dans ses prises de position sociales, politiques, artistiques ou religieuses, ce n’est rien de moins que l’humanité, une vision anthropologique, un enjeu culturel, au sens fort du mot « culture » : ce qui permet à l’homme d’être davantage homme.

Ses blasphèmes portent leur part de vérité : il préfère combattre des ennemis qui ont encore des convictions plutôt que ce Moloch de la consommation de masse qui engloutit aussi bien les fils-aînés des catholiques gagnés par la ferveur bourgeoise que les fils-aînés des libertaires, qui se consument dans le conformisme artistique par goût d’asservissement. Car c’est bien là le plus honteux scandale, déjà dénoncé par Pasolini en son temps : les révolutionnaires de gauche ne sont que les laquais des pouvoirs libéraux successifs.

Oui, tout est déjà en place.

Les révoltes réactionnaires n’en sont pas, parce qu’elles n’ont pas d’esprit : elles pourraient être la nouvelle contre-culture, s’il y avait une culture à défendre. Il n’en est rien.

Elles trouvent simplement leur place dans une société ‘‘désanimée’’ qui cherche toujours son petit ennemi à pourfendre, son utile « bouc-émissaire » girardien (paix à son âme !), afin de se donner encore l’illusion d’une liberté.

Il n’est de scandales qu’artificiels, créés, entretenus et contrôlés par le Pouvoir.

Alors la kermesse des fervents-de-la-masturbation-progressiste peut commencer : nous voyons les associations gauchistes étreindre les hauts fonctionnaires de l’incompétence artistique et de l’État-bienveillant-pour-tous en une folle danse médiatique.

Tu es contre le Dieu-Art : « fasciste ! », « catholique ! », « intégriste ! ». Et hop, le débat est déjà clos.

Pourquoi se donner dès lors la peine de penser ?

Qu’importe que notre ministre de la culture ne connaisse rien en littérature : elle sait nommer le super magistrat de la diversité culturelle… et tous applaudissent, la larme de l’unitarisme solidaire à l’œil ! Ça c’est une vision !

*          *          *

Et j’entends leur cri s’élever d’une seule voix – car il n’est plus de distinction artistique entre le Libéralisme Suprême au pouvoir, qu’il soit originaire du Parti socialiste ou des néo-Républicains, et les gauchistes, ces bons cabots de faïences qui ne gardent plus rien sinon des idées vagues et sans consistance : « Comment ? Qu’est-ce que l’Art ? Mais c’est notre dieu omnipotent, notre maîtresse passionnée, notre orgasme permanent ! Que viens-tu faire, sale rabat-joie, avec tes questions ? Cesse de penser et jouis, jouis, jouiiisssssss, puisque la société tout entière l’exige ! Entre dans ce coït voluptueux et collectif, qui rend plus homme que homme, plus novateur que novateur, plus multiculturel que multiculturel. »

Mais je reste sur le seuil de cette piste où rien n’a de sens.

Je me retourne et vois à nouveau au loin les révoltés de la patte, qui taguent une nouvelle statue.

Même chorégraphie inversée.

Même impasse.

Quelle vision artistique défendent ces tagueurs ? Dieu seul le sait.

Quelle vision artistique défendent ces danseurs ? L’État seul le sait.

Et c’est bien le drame : tous servent une cause, tous se révoltent en bons « mutins de Panurge » (Philippe Murray), aucun ne prend la peine sinon de débattre, du moins de penser.

Alors je retourne en rétrograde déshumanisé à ma lecture de Pier Paolo Pasolini, qui me nourrit encore, 40 ans après sa mort.

Voici un extrait un peu long qui conclut un article sur les cheveux longs, signe primitif de rébellion avant d’être progressivement digéré par le Moloch de la consommation universelle. Des cheveux longs d’hier à l’art subventionné-conventionné-homologué-estampillé d’aujourd’hui, il n’y a qu’une seule et même logique…

« Contre les cheveux longs » (Corriere della sera, le 7 janvier 1973)

« Je compris en somme que le langage des cheveux n’exprimait plus des ‘‘choses’’ de gauche, mais bien quelque chose d’équivoque, de droite-gauche, qui rendait possible la présence des provocateurs. […] Personne au monde ne pourrait distinguer à son aspect physique un révolutionnaire d’un provocateur. La droite et la gauche ont physiquement fusionné. […]

Les masques répugnants que les jeunes se mettent sur le visage, et qui les rendent aussi horribles que les vieilles putains d’une iconographie injuste, recréent objectivement dans leur physionomie ce qu’ils ont condamné à jamais – mais uniquement en paroles. Ils ont dénoncé les vieilles trognes de prêtres, de juges, d’officiers, de faux anarchistes, d’employés bouffons, d’avocassiers, de Don Ferrante, de mercenaires, d’escrocs et de bien-pensants canailles ; et la condamnation radicale et sans discernement qu’ils ont prononcée contre leurs pères, en dressant devant eux une barrière infranchissable, a fini par les isoler et les empêcher de développer avec leurs pères un rapport dialectique. […] Au contraire, l’isolement dans lequel ils se sont enfermés – comme dans un monde à part, un ghetto réservé à la jeunesse – les a rivés à leur réalité historique ; ce qui a impliqué – fatalement – une régression. Car, en vérité, ils sont allés plus loin en arrière que leurs pères, en ressuscitant dans leurs âmes des terreurs et des conformismes et, dans leur aspect physique, des conventions et des misères qui semblaient à jamais dépassés.

Maintenant, voici ce qu’ils disent, les cheveux longs, dans leur langage inarticulé et possédé de signes non verbeux, dans leur douteuse apparence de motif d’icône : les ‘‘choses’’ de la télévision, ou des réclames pour les biens de consommation, dans lesquelles il est désormais absolument inconcevable de présenter un jeune qui n’ait pas les cheveux longs ; le fait est qu’aujourd’hui, cela paraîtrait scandaleux au pouvoir. […]

Le moment est plutôt venu de dire aux jeunes que leur façon de se coiffer est horrible, parce que servile et vulgaire. Plus, le moment est venu pour eux de s’en apercevoir et de se libérer de la préoccupation coupable de se conformer à l’ordre dégradant de la horde. »

Las ! Il n’y a pas de contre-culture digne de ce nom aujourd’hui. Tous se sont ralliés à la cause bienheureuse de l’Art consommé et consommable.

Tout est décidément trop en place.

Il n’est plus d’adversaire sensé à combattre.

Pasolini, reviens, ils sont devenus tièdes.

Maussano CABRODOR

Les textes de Pier Paolo Pasolini sont extraits de : Écrits corsaires, trad. Philippe Guilhon, Flammarion, 1976.

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