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Claude Cahun – Marcel Moore, ou l’art de l’esquive

Claude Cahun – Marcel Moore, ou l’art de l’esquive
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Avec Jamais d’autre que toi, paru chez Actes Sud, Rupert Thomson fait sortir de l’ombre un couple d’artistes peu connues, Claude Cahun et Marcel Moore, et nous raconte leur amour fusionnel, leurs vies bâties d’avant-gardisme et de liberté. Incandescent et intime.

Identité

La rencontre amoureuse de Lucy Schwob et de Suzanne Malherbe est telle une évidence, une irrésistible attraction entre une jeune fille timide de dix-sept ans (Suzanne) et une adolescente de quatorze ans, extravertie et dotée d’une autorité naturelle (Lucy).

« Notre première rencontre de quelque importance avait eu lieu au printemps 1909, à Nantes […] La porte s’ouvrit et Lucie entra dans la pièce, suivie de près par son père, un homme trapu au visage affable et ridé. Plus petite que moi, et plus mince, Lucie paraissait lointaine et éthérée, comme si elle existait dans une dimension différente de la nôtre, et pourtant je ressentis comme une secousse lorsque nos regards se croisèrent, le déclic puissant mais subtil de la reconnaissance. Des mots l’accompagnaient, des mots qui murmuraient dans ma tête. Ah oui. Bien sûr. Nous avions joué ensemble, Lucie et moi, quand nous étions petites, même si je n’en avais qu’un souvenir très flou. Certains instants sont si éblouissants qu’ils effacent ce qui les a précédés. Cette nouvelle Lucie avait un teint pâle, presque lumineux, des cheveux châtain foncé ondulés et, sur sa joue, à mi-distance entre sa bouche provocante et déterminée et la courbure délicate de son oreille gauche, il y avait une trace rouge qui évoquait de la confiture. J’imaginais que je pouvais goûter cette confiture, et sa joue au-dessous, les fraises cueillies en été et cuites à feu doux dans le sucre, sa peau crémeuse et fraîche. Je ne me souvenais pas d’avoir eu semblables pensées, même envers des garçons, et je me sentis rougir, mais la pénombre était telle dans la pièce que je ne pense pas que quelqu’un l’ait remarqué. »

Lucy est la fille de Maurice Schwob, responsable éditorial du principal quotidien de l’Ouest de la France, Le Phare de la Loire. Elle était très proche de son oncle mort cinq ans auparavant, le journaliste et poète symboliste Marcel Schwob. Elle désire être écrivain comme lui. Toutes deux appartiennent à un milieu bourgeois dont elles veulent s’affranchir et Lucy sera le chef de proue de leur émancipation, entraînant Suzanne dans son sillage.

Son premier éclat est de changer de patronyme : elle sera dorénavant Claude Cahun – nom emprunté à l’écrivain Léon Cahun dont elle est la petite-nièce. Elle choisit un prénom androgyne, signature de son rejet de toute assignation de genre, d’attachement à une catégorie donnée. Elle considère que son identité n’appartient qu’à elle et qu’il faut la recréer, défier les idées reçues pour trouver son authenticité. Elle refuse de se laisser enfermer dans un genre, elle lui préfère le neutre. Elle ne se considère d’ailleurs pas comme lesbienne mais comme une femme qui en aime une autre et qui l’aimerait quelle qu’elle soit. Pour elle, au-delà des caractères biologiques, n’existent que l’intelligence et la conscience. Tout le reste est secondaire. Convaincue, Suzanne devient Marcel Moore, nom sous lequel elle sera connue en tant qu’illustratrice.

À une époque qui considère l’amour homosexuel comme une déviance, elles vivent une passion secrète et s’en amusent. Leur relation est mise à l’abri lorsque la mère de Suzanne, veuve, épouse le père de Lucy récemment divorcé. Elles deviennent donc demi-sœurs, confortable statut. Elles sont si proches, en symbiose parfaite, véritable fusion, s’inspirant l’une l’autre dans leurs créations, qu’elles semblent donner naissance à d’autres « moi ». Peu après leur rencontre, Suzanne a dessiné une œuvre qui s’intitule « LSM », leurs initiales entrelacées, un symbole fort, comme une déclaration d’amour livrée au monde et dans les lettres duquel s’entend joliment « elles s’aiment ». Ensemble, elles se lancent dans une œuvre qui sera intimiste et poétique, réflexion sur l’identité et la liberté, testant sans cesse la limite entre ce qui peut être dévoilé et ce qui doit rester secret.


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Œuvre de résistance

Rupert Thomson, Jamais d'autre que toi, Actes Sud, 2019, 310 p.Lucy a quitté sa Nantes natale pour Paris et des études de philosophie et lettres. C’est en 1920 que Suzanne la rejoint. Elles s’installent à Montparnasse, le « quartier des excentriques » comme disait Apollinaire, et fréquentent les Surréalistes. Lucy trouve là une communauté d’esprit et une détermination à réenchanter un monde désenchanté. Elle éblouit et dérange. Elle se rase le crâne, se teint en doré, s’habille en homme, secoue les bien-pensants. Elle combat la dévalorisation des femmes et l’antisémitisme, écrivant des pamphlets politiques. Elle se fait membre de l’A.E.A.R (l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires) et participe en 1935 à la fondation de Contre-Attaque, aux côtés de Georges Bataille et d’André Breton, un regroupement à vocation insurrectionnelle.

Son œuvre est multiple : elle est poète, essayiste, critique, comédienne, photographe. Ses autoportraits sont fascinants, jouant avec le miroir pour montrer une double face d’elle-même. Elle modifie ainsi le cogito cartésien en « je me vois donc je suis », poursuivant sa réflexion sur l’identité et sa définition. Son inspiration est toujours soutenue par Suzanne, qui est également le garde-fou d’une personnalité instable et trop sensible, Claude inhalant régulièrement de l’éther jusqu’à l’évanouissement, refusant par périodes de s’alimenter, ayant plusieurs tentatives de suicide à son actif.

Lorsque Aveux non avenus – à ses yeux son écrit le plus important, le livre dans lequel elle se dévoile – reçoit comme accueil un silence assourdissant, submergée de rage et de honte, Lucy convainc sa compagne de s’éloigner de Paris. Elles élisent l’île de Jersey et une demeure qu’elles baptisent « la Ferme sans nom », en écho à leur rejet du genre. Quand la guerre éclate et que l’île est envahie par les Allemands, elles décident de résister en diffusant des tracts signés « le soldat sans nom » qui dénoncent la tyrannie et l’égoïsme d’Hitler. Elles seront arrêtées en 1944 et échapperont de peu à une condamnation à mort. À jamais iconoclastes et franc-tireuses.

Rupert Thomson nous offre un portrait riche et contrasté de Claude Cahun, auteure-artiste qui ne s’est jamais revendiquée telle. Le roman tire son incandescence de la narration à la première personne, c’est Marcel-Suzanne qui raconte la femme aimée, son âme sœur.

« Qui était-ce qui disait qu’à tout instant nous nous tenons au bord de l’éternité ? Je ne sais plus. Mais c’était ce que je ressentais à vivre avec elle. C’était ce que je ressentais depuis le début. »

Leur amour fut de feu, sauvegardant Claude du gouffre et nourrissant une pratique artistique qui fut une entreprise de résistance contre les dogmes, les normes, les injustices. L’art de Claude fut une lutte active autant que spirituelle. Elle le vivait au quotidien, comme un manifeste, et la création était aussi complétude amoureuse, l’espace intime exclusif ayant une place significative dans sa démarche.

L’auteur nous décrit de magnifique façon le vieillissement et son cortège de renoncements, ainsi que la solitude dévorante à la mort de l’être aimé, lorsque la vie ne se colore plus que de mélancolie et de nostalgie.

« Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien »

Robert Desnos

Stéphanie LORÉ

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Rupert Thomson, Jamais d’autre que toi, Actes Sud, 2019, 310 p., 22,80 €
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Photographie de Une – Suzanne Malherbe et Lucie Schwob (Claude Cahun), Le Croisic, 1921 (photomontage recourant à la technique stéréoscopique). © Luce et Adrien Ostier-Barbier

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