La Colombie connaît depuis 1991 un revirement culturel majeur, faisant de la culture, ou plutôt des cultures, le ciment de sa constitution, de son identité, de sa diversité. Mais le pays reste pauvre, laissant concrètement aux privés le soin de subvenir aux acteurs culturels. État des lieux des politiques culturelles en Colombie.

Lors du congrès ENCATC qui s’est tenu à la Burgundy School of Business de Dijon, en octobre 2019, Profession Spectacle a rencontré Jaime Ruiz-Gutiérrez, professeur associé à la Faculté d’administration de l’Université de Los Andes (Colombie). Chercheur en administration des affaires, en marketing et en éthique des affaires, il développe depuis plusieurs années une réflexion – assez rare en Colombie – sur les questions artistiques et culturelles, et plus particulièrement sur les structures organisationnelles liées au secteur culturel. Son ouvrage Âge d’entrée et structure organisationnelle a été traduit en français et publié en février 2018 aux Éditions universitaires européennes.

Entretien.

Quel état des lieux dresseriez-vous de la politique culturelle en Colombie, et peut-être même plus largement en Amérique du Sud ?

Le cas de la Colombie est intéressant en ce qu’il reflète aussi l’ensemble de l’Amérique latine. Nous avons récemment changé de constitution [en 1991, NDLR], ce qui a provoqué un changement profond de la politique culturelle : le concept de culture est devenu ce qui définit la nationalité colombienne elle-même. La culture était jusqu’en 1991 réduite à la gestion du passé, à la mémoire, aux bâtiments, et ancrée dans une conception très uniforme de la société : un pays catholique, d’origine espagnole… Aujourd’hui, grâce à la constitution, la culture revêt une dimension plus large, plus importante, en prenant en compte toutes les minorités qui constituent en réalité une majorité. Les expressions artistiques propres à ces minorités s’expriment de plus en plus. Par exemple, en Colombie, la musique d’origine indigène est aujourd’hui la plus représentative de notre société. Les cultures des minorités sont désormais les expressions de la Colombie. Le politique essaie de s’adapter à tous ces changements. Nous travaillons aujourd’hui à développer la politique culturelle, en la considérant non seulement comme un droit, mais également comme une ressource, avec des conséquences aussi bien artistiques que sociales et économiques. L’idée est de construire notre politique culturelle, qui nous permettre d’être « bien dans notre peau », c’est-à-dire qui affirme notre identité, notre nationalité, dans la diversité. Car il y a un grand problème d’identité en Colombie, et plus largement en Amérique latine. Si nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne pouvons pas savoir ce dont nous avons besoin.

Si la culture est devenue une priorité inscrite jusque dans la constitution, que fait concrètement l’État colombien pour lui donner toute sa place ?

Il y a ici une espèce de paradoxe, provoqué par une caractéristique propre à la Colombie : notre État est pauvre. Les priorités sont la santé et l’éducation ; la culture, bien que prioritaire constitutionnellement, n’arrive qu’après. C’est donc compliqué, d’autant plus que nous manquons d’expérience. En 1997, un ministère de la culture a été créé en Colombie. Aujourd’hui, notre politique culturelle mélange le modèle américain privé et des traditions comme celle de la France, avec des aides de l’État. Faute d’argent public suffisant, nous essayons en effet de développer des politiques privées. Le privé contribue fortement à la construction de la culture, ou plutôt des cultures parce que la Colombie se définit aujourd’hui comme un pays multiculturel et multiethnique.

Jaime Ruiz-Gutierrez (crédits : Pierre Monastier)

Jaime Ruiz-Gutierrez (crédits : Pierre Monastier)

Existe-t-il des mécanismes mis en place pour encourager les investisseurs privés dans les champs artistiques et culturels ?

Nous avons fait plusieurs lois très intéressantes à ce sujet. Prenons l’exemple du cinéma. Nous ne produisions que deux à trois films par an, en réclamant des subventions de l’État, mais ça n’a jamais fonctionné. En 1993, une loi a été votée : tous ceux qui œuvrent dans le secteur du cinéma, du producteur au diffuseur, payent un impôt destiné à nourrir un fonds pour la création d’œuvres cinématographiques. Ils payent l’impôt, mais ça leur revient. Ce système fonctionne bien puisque nous produisons dorénavant chaque année une centaine de films, dont certains sont reconnus au niveau international. Il existe d’autres lois qui vont dans le même sens, notamment pour les infrastructures destinées à accueillir les arts vivants : lors de concerts, par exemple, une taxe est prélevée sur les billets les plus chers afin de soutenir ces infrastructures.

Si je vous comprends bien, l’État colombien gère essentiellement la politique culturelle en votant des lois qui favorisent les initiatives privées…

Oui. On pourrait dire en ce sens que l’État est devenu un très bon coordinateur des soutiens privés. Mais il y a par ailleurs l’idée en Colombie que si l’on fait des lois, c’est suffisant. Les politiciens sont très opportunistes : ils veulent voter beaucoup de lois pour la culture. Celles qui l’ont été furent heureusement très réfléchies et programmées pour que ça marche.

Vous avez évoqué précédemment le passage d’une culture uniforme, catholique et espagnole, à des cultures nombreuses et diversifiées. Le danger pourrait être le morcèlement communautaire. Cette reconnaissance de la diversité s’accompagne-t-elle d’une intensification du travail en réseau ?

Bien sûr ! La reconnaissance de la diversité est d’abord une redécouverte de nous-mêmes. Nous avons commencé par reconnaître une quarantaine de langues indigènes, avec un territoire propre, une justice propre. Il y a encore des oppositions en Colombie, car cela suppose de rendre les terres appartenant aux indigènes. Respecter ces langues fut notre point de départ, pour affirmer l’identité de chacun. Comment créons-nous dès lors l’unité ? Elle existe déjà, tout simplement : il n’y a que 5 % de purs indigènes et 25 % d’Afro-américains ; tous les autres Colombiens sont métissés. C’est surtout le climat et la géographie qui nous rendent différents les uns des autres, au sein de notre pays… ce qui est très bien pour la créativité. C’est un autre de nos paradoxes : nous sommes cosmopolites par nos origines, bien que nous ne soyons pas un pays cosmopolite. Il est facile de relever la proportion d’Européens en Argentine ou au Venezuela, alors qu’en Colombie, tout est mélangé.

L’an dernier a été traduit en français un de vos ouvrages intitulé Âge d’entrée et structure organisationnelle. En quoi consistent vos recherches ?

Je fais de l’histoire de la culture. Ce qui m’intéresse plus particulièrement, c’est de connaître les caractéristiques propres aux organisations artistiques et culturelles, c’est-à-dire ce qui les différencie des autres types d’organisations, afin de pouvoir les appréhender au mieux. Il y a des produits spécifiques à la culture ou encore des principes économiques qui sont très liés aux organisations culturelles. L’enjeu est de contribuer au mieux à la compréhension de ces spécificités, afin de bâtir une politique culturelle adaptée. En Colombie, la gestion de la culture est devenue assez intuitive, contrairement aux pays qui ont développé toute une réflexion de fond, notamment académique. Par mes recherches, j’essaie donc de montrer que la culture est un secteur très important, très sérieux, qu’il faut arrêter d’improviser, qu’il est impératif enfin de le gérer correctement… Il est temps selon moi de devenir professionnel dans le management du secteur. Le président actuel de la Colombie [Iván Duque, NDLR] essaie de pousser en ce sens, afin que le pays profite de toutes les opportunités créatives que nous avons.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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Photographie de Une : festival de théâtre de rue à Bogotá (crédits : Yinabdul)