Une étude dresse un premier tableau des conséquences financières de la crise sanitaire. Des chiffres qui donnent le vertige et qui place notre exception culturelle au bord du gouffre.

Des estimations qui donnent le tournis et qui, même si elles sont provisoires, confirment la crise qui se profile. En cumulant les dépenses directes, indirectes et induites, l’étude SoFEST!, initiée par le réseau France Festivals, parvient à une fourchette approximative : ce sont entre 1,5 et 1,8 milliards d’euros qui n’ont ainsi pas été injectés dans l’économie en raison des annulations des festivals de musique. « L’ordre de grandeur nous a vraiment impressionnés. En tant que chercheurs, nous ne sommes pas là pour pointer l’accident industriel, mais au contraire pour être attentif à réaliser une peinture réaliste, en tenant compte de l’extrême diversité des festivals », explique Emmanuel Négrier, un des auteurs, interrogé par Les Échos.

4 000 événements culturels annulés entre avril et août

Cette analyse de la perte économique et sociale liée à l’annulation des festivals en 2020 (avril-août) part d’un échantillon de 129 festivals (de musique essentiellement) issus d’un panel global (184 festivals) pour lesquels le réseau dispose, entre autres, de données relatives à la fréquentation, au budget et à l’emploi.

En dressant l’inventaire et en extrapolant les données qu’elle possédait déjà, l’équipe scientifique estime à environ 6 000 le nombre d’événements culturels annuels en France, qui correspondent à cette définition : « Sur la base de la définition minimaliste suivante : un rendez-vous régulier (annuel ou biennal), d’une durée d’au moins deux jours mais limitée dans le temps, et présentant une orientation artistique précise. » La période avril-août représente les deux tiers de ce total (4 000 sur 6 000) ; les festivals de musique comptent pour les deux-tiers de ceux-ci : 2 640 événements (sur 4 000).

Jusqu’à 2,3 milliards d’euros de pertes

Les chercheurs ont également pris en compte l’absence de retombées économiques induites de l’activité festivalière sur l’hôtellerie, la restauration, le tourisme, le secteur culturel… « Si nous extrapolions aux 4 000 événements culturels d’avril à août, dans d’autres disciplines comme la danse, le théâtre, le cirque, les arts de la rue… la fourchette haute atteindrait 2,6 milliards et la basse, 2,3 milliards. C’est évidemment colossal […] Cela illustre le poids économique et social des festivals en France, et de la culture en général », explique aux Échos le chercheur.

En plus des festivals, l’étude se penche sur l’emploi, qu’il s’agisse des équipes ou bien des artistes programmés. Pour l’ensemble des festivals (4 000), la fourchette haute est estimée à plus de 111 065, la basse à 52 286 emplois touchés. Là encore, des chiffres vertigineux.

Des festivals déjà en difficulté avant la crise sanitaire

Au-delà de ces estimations, les auteurs de l’étude rappellent également un élément essentiel pour comprendre que les festivals étaient déjà fragilisés et que la crise du coronavirus ne fait que tout précipiter : la plupart d’entre eux ont subi des contraintes financières et techniques nouvelles au cours des dernières années avec la hausse, parfois vertigineuse, des cachets des têtes d’affiche, notamment liée à l’influence grandissante de groupes multinationaux du divertissement. Et ces dernières années, les dépenses de sécurité post-attentats, des coûts techniques et environnementaux ont explosé.

Dans le même temps, les soutiens publics et les partenariats privés ont le plus souvent plafonné, et sont loin d’avoir compensé ces hausses, un problème que n’a pas davantage résolu la billetterie, restée en France assez stable et globalement inférieure aux pratiques d’autres pays. La tension financière était déjà palpable.

À l’aune de cette crise, les auteurs de cette étude imaginent que des changements de modèle et que des révisions stratégiques seront à prévoir. « Globalement, le secteur festivalier se trouve placé face à un défi considérable qu’il ne pourra relever seul. Avec lui, ce sont des activités économiques (producteurs, tourneurs, artistes) souvent sous-estimées comme “économiques” qui sont en péril. Avec ce chiffrage à chaud, nous avons voulu contribuer à le mettre en évidence. »

Jacques GUILLOUX

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