Où notre chroniqueur explique à mi-mot qu’il lui semble préférable de rapidement rejoindre ces fameux « publics éloignés de la culture » que l’on fait d’ordinaire semblant de ne pas mépriser.

RESTEZ CHEZ VOUS

L’élection démocratique de l’homme qui aura seul les pleins pouvoirs approche à grands pas sans que cela semble intéresser personne parmi les rebelles stipendiés peuplant les théâtres de ce pauvre vieux pays plus qu’à demi-crevé, et qui trouvent plus facile de lutter contre des choses qui, de n’exister pas, ou pas encore, ou plus, sont évidemment plus faciles à combattre. À vaincre sans péril, on a les honneurs de la presse. Et, cléricature culturelle oblige, diverses prébendes judicieusement mesurées, de l’opulence à l’aumône.

Je ne sais plus où exactement Gilles Deleuze*, à propos de médias, expliquait en passant que la première distinction à faire n’était pas entre le vrai et le faux, mais entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas ; et que grandes sont les chances que ce qui est important soit faux, que ce qui ne l’est pas soit vrai. Il se peut bien que les informations, depuis maintenant dix-huit mois, d’engager nos vies mêmes, soient plus importantes que jamais.

On peut même, par ces temps éclairés, refuser l’entrée des lieux culturels à des gens qui ne peuvent ou ne veulent présenter le laissez-passer adéquat, tout « en luttant pour », comme on dit, tout « en travaillant sur », comme on dit aussi, « les publics éloignés de la culture ». On peut même faire cela de bonne foi, parce que les lumières médiatiques de ce temps sont très grandes et braquées sur nos gueules ; parce que nous ne savons plus nous refuser à elles ; parce que la médiocrité intellectuelle, comme la crasse, tient chaud.

Nous demeure-t-il à portée de main, étant pauvre, un autre luxe que celui de s’éloigner de cette culture ? Je ne dis pas de toute culture, loin de là, je dis : de cette culture. Quant à la fable politique du bien commun, ou même de sa recherche, elle a fait long feu depuis lurette ; et tourné farce. Sanglante, bien sûr, la farce. Tant qu’à faire.

Peut-être faut-il être en exil pour écrire, comme Brecht en Finlande en 1941, La résistible ascension d’Arturo Ui (la pièce ne sera montée qu’en 1958, dix-sept ans plus tard, une fois le danger écarté).

L’exil n’est jamais simple, et sur place encore moins. La duplicité ressemble à s’y méprendre à la servilité, jusqu’à lui emprunter, parfois, ses résultats. L’œuvre faite en secret, à tout le moins dans la plus grande discrétion, peut-être, plus tard, si les circonstances le permettent, éclairera d’un autre jour la vie d’un homme — mais cela, est-ce même si important ?

L’idéal, sans doute, serait d’avoir un travail honnête à côté de son activité artistique, et de s’éloigner volontairement de ce qu’on appelle encore, contre toute raison, la culture. Et, pour revenir à la pièce du grand Brecht, une transposition libre, scène après scène, permettrait même de conserver le trust des choux-fleurs dans une Chicago qui ne serait plus l’Allemagne, ou plus seulement l’Allemagne. Resterait tout de même, peut-être, à imaginer quelque obscur pouvoir d’une pègre d’argentiers installé par-dessus ces villes figurant nos États…

Mais que lit-on ici ? Sont-ce les fariboles qu’un esprit éprouvé, et se jugeant avoir cédé, se raconte à lui-même, jouant avec médiocrité, pour être de son temps, du point Godwin et de la Résistance ? D’enfantines excuses au fait de ne pas prendre plus clairement position ? Allez savoir.

Mais parlons d’autre chose.

Pascal ADAM

* Le nom de Gilles Deleuze m’est certainement revenu dans la nuit précédant l’écriture de cette chronique, du fait de l’annonce, dont on ne trouve guère trace dans les médias, de la mort ce dimanche 21 novembre, de son épouse, Fanny Deleuze, qui fut une très grande traductrice.

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018.