Au fur et à mesure des publications et en quelque treize années, Stéphane Jaubertie crée une œuvre originale et riche, tant par les thématiques abordées que par les styles littéraires successifs qu’il adopte. Avec Crève l’oseille !, publié aux éditions Théâtrales, le dramaturge s’essaye à un genre hasardeux : la guignolade. Entre tradition et modernité, il nous offre un texte drôle et sensible, dans lequel Guignol trouve une saveur renouvelée.

« Vivre libre en travaillant, ou mourir en combattant ! » Le cri des canuts, clamé lors dès leur première révolte en 1931, revient à plusieurs reprises dans la bouche de Guignol, quoique de manière détournée, notamment après qu’il a essayé de « faire cracher ses dragées » à deux hommes, avant de se prendre une « infusion d’bois vert » de ces derniers.

« Pendant que Guignol tape le chef, le policier tape Guignol. Apparaît Gnafron.

Gnafron. – Rave ! C’est la saison des marrons chauds ! Rapport à l’amitié qu’j’a pour mon ami, faudrait que j’intervienne, je le sens ben, mais j’a les picarlats qui parkinsonnent !  (Il sort une bière.) Allez, juste un petit coup de fouet pour se calmer. (Pendant que les autres se tapent, il boit cul-sec.) Wouah ! Ça y est, me v’là prêt à faire chanter la victoire ! Ça gambille encore un chouïa par-ci par-là. Au diable les varices ! On ne compte pas pour ceux qu’on aime ! Allez ! (Il sort une autre bouteille.) Une dernière pour la route, et je te fonce dans le pack comme un All Black ! » (extrait)

Nous rions de cet argot traditionnel et inventé, ancestral et résolument moderne, tendre et brutal, qui est la matière des échanges humains. Il n’y a que La Brumeuse, le frère bourgeois de Guignol, « celui qui plane sur la ville […] qui la fait fumer de Vaise à Bron », pour adopter un langage châtié, hygiénique, sans faute d’orthographe ni sentiment bienveillant. L’homme d’affaires, l’industriel, lointain cousin de Cassandre ou de Battandier, ne craint pas la misère et méprise le miséreux – fut-il « sorti des [mêmes] brouillards du Rhône ».

« Guignol. – Bardaner dans tous les bistrots de l’agglomération ? Y en a plus que de poils sur la tête à Chabal ! (Il pleure.) J’suis vidé comme un poulet de Bresse. J’a l’coquelichon en surmenage. Y me faudrait un arrêt de sept jours par semaine pour rassembler mes esprits qui me paraissent singulièrement z’épars. Allez ! Fais pas ta panosse, mon Guigui, fais-toi courage, et file ! J’va me chanter une ’tite chanson. Une d’ici, une ben triste. Celle de pipa. Ça va me regonfler… (Il chante la chanson des canuts.) » (extrait)

Pas de gendarme (à peine un flic, pour prendre la défense du fort), pas de voleur, pas de juge… Quant à la Madelon, elle est évoquée de loin en loin. Mais il y a tous les personnages d’aujourd’hui, pour tenir compagnie aux inséparables Guignol et Gnafron : un chef de chantier brutal, un immigré clandestin exploité (Marcin), l’ami Bubu, fervent supporter de l’OL qui voit et comprend tout de travers, ou encore l’improbable Gianduya, qui semble tout droit venu de la tradition piémontaise de la commedia dell’arte, pour partager un verre avec son cousin lyonnais : Gioan d’la douja – littéralement « Jean de la chope ».

Dans cette actualisation de Guignol, il est ainsi question de violence, de « lutte des classes », de commerce illicite et brumeux, orchestré par l’industriel sans scrupule… sans oublier, évidemment, la quête de joie – qui est ici quête de bonne chère et d’ivresse – et un incommensurable besoin de tendresse, que la précarité accentue.

« Guignol. – Au nom de tous les Marcin sur tous les chantiers, pour tous ceux qui vivent comme des rats dans les villes ou comme des rats dans les champs, pour tous ceux qui veulent vivre libres en travaillant, pour cette classe qui n’en finit pas de ne pas disparaître, de Lyon à Singapour, et de La Paz à Bucarest, je voudrais qu’on chante, mes ganaches, tête levée, les peurs et les douleurs, les espoirs et les droits ! Rave ! Avec moi ? » (extrait)

Il y a parfois une déception à ne pas voir une problématique davantage approfondie, à survoler ainsi des thèmes graves, tels que l’esclavage moderne et le trafic de drogue, la misère sociale et l’indifférence bourgeoise… Stéphane Jaubertie préfère garder le rythme de la guignolade, en suggérant sans s’attarder, en énonçant sans décrire, en effleurant sans alourdir. Le caractère de ces personnages chamarrés constitue in fine la seule tension dramatique, ainsi que le seul attachement possible pour le lecteur, comme le cœur d’une humanité atrophiée, de laquelle la femme est mystérieusement absente.

Stéphane Jaubertie nous livre un texte drôle, souvent grinçant, mais qui suscite paradoxalement le sourire, voire – osons le mot – une allégresse. Car le chant de la révolte est encore l’annonce d’une aurore nue, « tête levée » : « Crève l’avarice et vive la joie ! »

Pierre MONASTIER

Stéphane Jaubertie, Crève l’oseille !, éditions Théâtrales, 2017, 54 p., 10 €



Crève l’oseille ! a été créé le 12 janvier 2017 sous le titre Crève l’oseille et vive la joie ! au Petit Théâtre de Pouancé (49) par la compagnie les 3T. Mise en scène de Sylvain Wallez. Avec Magali Chovet, Charles Lemale, Katina Loucmidis, Christian Pélissier.



Photographie de Une – « Crève l’oseille et vive la joie » (crédits : Compagnie les 3T)