La culture est un bien commun, répète-t-on en ce temps de pandémie. Mais qu’est-ce que revêt « la culture » ? Le spectacle vivant et les festivals en font-ils partie ? Pas si simple, quand on regarde le nombre – ils ne sont pas si nombreux – et la catégorie socio-professionnelle des Français qui y vont ne serait-ce qu’une fois…

J’ai entendu, à plusieurs reprises, que « la culture était un bien commun » et que les Français avaient tous hâte de retourner dans les salles de spectacles et les festivals. J’ai même lu que « le secteur des entreprises culturelles était important à la cohésion de notre société ».

Dans les moments si difficiles que vivent les personnes qui consacrent leur vie aux arts, est-il bien raisonnable de se bercer de telles illusions ? Qui peut encore croire à de telles fables quand on se rappelle les statistiques de base, depuis cinquante ans, sur les « pratiques culturelles » – ou plutôt les pratiques des arts – des Français ?

Culture = bien commun ? 

Rappelons-nous qu’en 2019, selon une étude récente du DEPS sur cinquante ans de pratiques culturelles en France, 57 % des Français n’ont assisté à AUCUN spectacle. Un bien commun qui passe à côté de tant de personnes est pour le moins suspect. En tout cas, s’il y a un « commun » quelque part pour la culture, ce n’est pas dans le spectacle vivant ! Comment croire que la sortie de crise effacera cette indifférence majoritaire pour la fréquentation de spectacles ?

Peut-être imagine-t-on que, dès la sortie de crise, les Français se précipiteront en masse dans les festivals… Sauf que les chiffres obligent à moins de sornettes puisque qu’en 2019, selon l’étude précédemment citée, 81 % des Français n’ont fréquenté AUCUN festival. Le bien commun ne passera pas par là ! Comment croire qu’après la crise, les festivals deviendront si essentiels qu’ils seront envahis par 100 % de nos concitoyens ?

En revanche, la minorité qui attend « ses » festivals avec impatience est celle qui espère la réouverture rapide des salles : dans une étude sur les festivals, les personnes qui ont fréquenté ces festivals en 2019 ont, pour 89 % d’entre elles, AUSSI assisté à un concert dans l’année. La culture est effectivement un « bien commun », mais uniquement pour cette minorité de personnes qui la fréquentent.

Secteur culturel = cohésion de la société ?

Vanter les vertus des activités artistiques pour améliorer la cohésion de la société est une prière bienvenue mais sourde aux faits qui, depuis cinquante ans, sont transcrits dans les statistiques du ministère de la Culture. Même écrit de manière pudique par l’étude du ministère sur les cinquante ans de politique culturelle, le constat est sans appel : « Les plus diplômés et les catégories socioprofessionnelles supérieures continuent de fréquenter plus souvent ces équipements » dits culturels…

Prenez le lointain 1973 : les « cadres » étaient 1,6 fois plus nombreux que les « ouvriers/employés » à fréquenter des spectacles vivants une fois dans l’année. En 2018, alors que tant d’eau a passé sous les ponts de la politique culturelle, l’écart s’est accru, pour monter à 1,9 !

Si revendiquer la cohésion sociale du secteur revient à penser que chacun doit ainsi rester à sa place, alors, il faut vite changer d’argument ou espérer un miraculeux changement dans cinquante ans !

Peut-être y aurait-il un espoir du côté de la fréquentation de festivals, mieux adaptés aux temps libres des Français ? Aucune chance : l’étude citée, après vérification, nous rappelle que 60 % des festivaliers sont des « cadres » et 7 % seulement, des personnes des « classes populaires (agriculteurs, employés, ouvriers) ».

Après ça, difficile de croire, encore et toujours, que la cohésion sociale sortira du chapeau de la république des festivals !

Culture = conquérir un nom pour soi et les autres

Cinquante ans après, il est temps de penser autrement la responsabilité culturelle et ne plus s’obséder sur l’idée de « l’accès aux œuvres » qui change si peu la vie commune (mais qui devient en revanche très vite un accès à la consommation individuelle de produits des industries culturelles).

Quand on lit que les Français se divisent dans leurs convictions profondes entre le groupe de « La France tranquille » pour 30 %, de la « France polémique » pour 32 % et de la « France des oubliés » pour 38 %, il faut sans doute concentrer les efforts sur les voies de la « reconnaissance » et non du mépris des cultures des autres.

Bel enjeu politique que de prendre des temps pour mieux entendre, discuter, accompagner, concilier les multiples manières de chacun d’essayer de « faire » son nom et « culture de la relation » avec les autres, artistes compris évidemment ! Intéressons-nous, d’abord, aux personnes. Favorisons les interactions bénéfiques entre leurs œuvres et celles des autres ! Soyons plus attentifs aux chemins d’émancipation qui s’ouvrent ou se ferment devant elles.

Car il n’y a pas que les professionnels des arts et leurs œuvres qui ont droit à un nom. Chaque personne doit pouvoir, en autonomie, « avec cette petite graine d’insoumission », selon la jolie expression de l’écrivaine Djaïli Amadou Amal, prétendre acquérir un nom qui lui soit propre, pour elle et pour les autres. En somme, mettre sur le nez des décideurs publics les lunettes des droits culturels, pour espérer que ce monde d’humains et de non humains soit un peu plus capable d’affronter l’avenir ensemble et, pour cela, un peu mieux à même de respecter ce qui devrait nous être, au moins, commun à tous : les valeurs des droits humains fondamentaux.

Jean-Michel LUCAS

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