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« D’âge en âge » de Pascal Riou : comment naître dans l’effondrement ?

« D’âge en âge » de Pascal Riou : comment naître dans l’effondrement ?
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D’âge en âge de Pascal Riou est une belle et profonde méditation poétique sur le temps qui passe. Ce recueil de poèmes publié par les éditions de la revue Conférence résonne comme une ode à l’enfance dans la maturité, à la vie battante dans l’effondrement, à la joie du consentement donné fidèlement.

Les très belles éditions de la revue Conférence (les yeux et les mains ont plaisir à lire et tenir ces livres à la maquette sobre et profonde, au papier vénitien à l’ivoire discret, au grain charnel) publient, après Sur la terre en 2010, une nouvelle suite de poèmes de Pascal Riou, intitulée D’âge en âge.

Se rapprocher de l’enfance

Il y a, dans le choix de cette belle et riche locution adverbiale, le désir de dire et montrer la trace qu’a laissée sur soi le passage du temps, les blessures et les joies qu’il a causées ou réveillées, mais aussi de désigner et d’éclairer le passage de soi dans le temps, ce qui, somme toute, s’appelle vieillir. D’âge en âge dit ainsi la durée, l’usure qui l’accompagne, dit aussi la tradition, ce qui passe dans, par et à travers le temps, ce qui s’éprouve par et passe à travers le tamis du temps, dit enfin comme une fidélité, comme une promesse renouvelée, un consentement redonné.

Ce livre est le récit (car la poésie de Pascal Riou a cette dimension narrative par laquelle le poète invite le lecteur à le suivre en ami), la méditation (celle non pas du soir de la vie mais en quelque sorte de sa fin d’après-midi) d’un homme qui s’inscrit dans la génération, dans l’engendrement malgré l’effondrement et en réalité avec lui car « Dans l’effondrement, l’engendrement se poursuit ».

S’inscrire dans la génération, c’est vieillir, c’est perdre sa mère et la retrouver autrement, c’est visiter la ville (Ravenne) qui avait tant ému son père, c’est quitter une demeure qui vous a vu grandir, c’est être déserté par les absents, c’est mettre à l’épreuve sa fragile foi. C’est, selon un paradoxe que chacun peut constater chez ses aînés, se rapprocher de son enfance, de l’enfance, à mesure que l’on se rapproche de la mort. Alors ce double voisinage porte aux lèvres cette question brûlante, fiévreuse presque, la question de Nicodème dans l’Évangile de Jean : est-il possible de naître, de renaître, quand on est vieux ? Vais-je ou non vers le grand oubli, vers la grande chute sans fond, vers la fin de tout pour moi ?

C’est bien sur ce seuil que se situe ce livre de Pascal Riou, avec pour arme l’humilité qui réalise les plus hautes ambitions, avec cette poésie narrative, méditative, discursive, dialogique même (il y a un dialogue entre l’italique et la graphie romaine), qui parvient à faire participer à son désir d’assomption, à fondre dans la pureté de son regard, fondre dans le même amour, les peines les plus quotidiennes, les horreurs les plus contemporaines et les victoires les plus infimes. Au point qu’à le lire l’on peut espérer renaître.

Être déserté : la poésie à l’épreuve de la mort

Vieillir c’est être peu à peu déserté par tout ce qui réconfortait et consolait : c’est être quitté par ses forces, voir ses jours s’enfuir loin derrière soi ; c’est, au spectacle d’un « jouet oublié sur la terrasse », constater combien « l’enfance est rare et rapide », se demander pourquoi elle est « si vite enfuie ? ». C’est aussi voir autour de soi, voir s’éloigner de soi, la procession toujours plus nombreuse des absentés de ce monde et de sa propre vie :

« La lampe allumée, soudain
tant d’absence, tant d’absents autour d’elle…
Comme si leur invisible cortège doublait
l’étroite bague de lumière
– et même, très loin, le grand cercle de la nuit. »

L’âme et le corps creusés par cette absence accèdent cependant à un autre mode de présence, une présence « en creux », une vacance qui est comme un tombeau intime, une vacance où se dessine un visage au moyen d’une sorte d’encre sympathique :

« l’immense manque qu’ils sont
se dresse et taille en nous un visage invisible
et ses balafres parfois en nous comme un sourire »

C’est à l’épreuve de la mort que se confronte la poésie, du moins celle de ce livre : « c’est cela vivre, anticiper ce jour ou du moins l’attendre et presque l’annoncer ». Et c’est de façon à la fois très imagée et très concrète, très marquante, que le poète dit les derniers instants, dit le moment de ce que Jean Follain appelait « la mort sans phrases » :

« … rien ne change du souffle des mourants :
il pioche, on dirait à grands coups de rames,
comme pour fendre le flot et ne rien retenir… »

Pascal Riou, D’âge en âge, poèmes, éditions de la revue ConférenceVieillir, c’est être déserté par ses parents, c’est, pour le poète, voir sa mère quitter ce monde et se retrouver ainsi dans la précarité de l’enfance, ce pourquoi précisément la vieillesse et l’enfance se touchent. Mais, d’une certaine manière (de la manière peut-être qui faisait dire à Albert Camus qu’« Il faut imaginer Sisyphe heureux »), cette désertion est salutaire car elle implique aussi d’être quitté par ce qui faussement rassurait, tout ce qui fermait les yeux sur la réelle nudité :

« toi qui dans ton repos m’appelles, où, je ne sais,
mais à défaire maintenant dans l’âge qui est là
les peaux accumulées du savoir,
de la conquête et du paraître – toutes pelures
faisant de nos visages ces oignons craquelés,
me conduis, oui, comment je ne sais
mais à naître encore et toujours
dans la parole qui ne passera pas. »

Salutaire donc cette désertion car elle consiste à se laisser défaire d’une peau morte pour espérer en recevoir une nouvelle et vivante. C’est pour dire cela que la poésie se confronte à l’épreuve de la mort, au risque, concédé et assumé par le poète (c’est aussi l’une des caractéristiques de sa démarche poétique que de demander à la poésie de justifier de son existence et de son utilité), de décourager son maigre public car

« Cela casse les pieds à la fin la poésie
qui parle tant de la mort
et souvent à voix de prêtre mal déguisée
que nul, à juste titre, n’encaisse guère »

S’il veut éviter cette désaffection, le poète doit s’éloigner du prêtre et se rapprocher de l’artiste ; Pascal Riou, lui, assume une poésie qui se tient à la façon de la Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour :

« … sans tristesse, méditant sur le néant,
la lumière éternelle et sur l’impermanence
… loin du rire certes mais non de la tendresse. »

Recevoir plutôt que prendre 

Préférer le dépouillement à l’accaparement, cette décision résume l’essentiel de la démarche du poète. L’accaparement, la saturation, c’est le « divertissement obligé », la profusion dans les rues des « enseignes dérisoires » (songe-t-on parfois à tout ce que l’on lit, sans même s’en rendre compte, lorsque l’on arpente telle rue d’une grande ville ? À tous ces mots qui ne forment qu’une phrase monstrueuse ?), la « marée d’objets brillants de rien ! », ce sont aussi ces entrées de villes et villages dédiées aux grandes surfaces commerciales (ce que l’on appelle l’urbanisme commercial et qui a détruit le petit commerce et les petits commerçants), ce sont enfin « tous ces écrans qui remplacent la vie ». Alors, que faire ? Pas grand-chose à vrai dire car la réponse n’est pas (du moins pas seulement) du côté du faire mais du côté de l’être :

« … c’est aimer qu’il faut :
être là sans détours, dépouillé, démuni
et se tenir présent

Que l’amour ne soit
que pure dépossession, passage de témoin. »

Au fond, ce n’est pas prendre mais recevoir qu’il faut, recevoir et se recevoir : de la vie et du souffle qui nous sont donnés mais aussi des choses et des événements les plus infimes, ainsi « ces trois fleurs rapportées par une main d’enfant », ainsi « la lumière timide / qui perce les volets ». Consentir à tout ce qui relève le monde (comme le fait le sel, cher au poète, pour un plat) et, ajouterions-nous, décider de porter son regard vers ce qui relève le monde et non – non seulement du moins – vers ce qui le rabaisse et le condamne.

Le sel de la terre, la saveur de la vie

Précisément, parmi les merveilles de cette terre figure le sel : le poète l’a rencontrée tôt, cette merveille, dans le moulin à sel lui venant de ses aïeux. Ce sel qui, dans les temps anciens, était plus précieux qu’or, ce sel qui conserve les aliments et guérit les plaies, il représente tout ce par quoi la vie sur terre a cette saveur unique, saveur qui est une grâce de chaque jour mais qui semble témoigner aussi d’une attention et d’une intention plus hautes, d’un projet d’amour dont il serait l’humble diamant donné en gage :

« Que le sel est étrange, lui qui vient de l’immense. Enfoui, invisible dans la rumeur des eaux, enfoui, invisible dans les larmes des hommes. Ainsi le souffle dans le corps, le levain dans la pâte. Toutes choses de ce monde mais comme venues d’ailleurs. »

Ainsi, pouvons-nous ajouter, est assignée à l’artiste, et à toute personne de bonne volonté, cette noble tâche : être sur terre, être pour la terre un sel, en lui donnant saveur et éclat, en étant pour elle la beauté qui la rehausse.

Du sein de ma mère au sein d’Abraham

Pascal Riou confesse avec saint Paul la foi en la résurrection, celle-ci (comme promesse consécutive à la résurrection du Christ) étant même la condition, comme la cause, de celle-là :

« si l’homme ne ressuscite et avec lui l’oiseau,
l’herbe des champs et tout l’immense ciel,
si ne se relèvent tous ceux qui sont meurtris
et l’enfant perdu ou bien tombé du nid,
la croix alors est niaiserie,
le monde une imposture. »

Mais la foi qui s’exprime dans D’âge en âge n’est pas cette foi dont l’on fait des articles. Elle n’est pas non plus une foi sortie toute armée d’un prêche autoritaire servilement reproduit. La foi qui s’exprime ici est en effet une foi qui doute, qui interroge et s’interroge, qui dialogue avec ceux qui la contestent et auxquels le poète prête voix dans une graphie romaine qui voisine avec cette italique qu’il affectionne et qui est comme une fine, fraîche et discrète pluie. C’est ainsi que le poète entend ceux qui l’avertissent de ne pas « voler hors du monde dans le trop facile oubli des tâches quotidiennes, ordinaires », qui le mettent en garde contre la tentation de se vouloir « demi-dieu ».

La foi du poète est donc, loin de cet orgueil, une foi avivée par le sel des épreuves, une foi qui s’expose et non qui expose, une foi dont il a fait et dont il livre l’expérience et l’épreuve. Et voilà ce que celles-ci lui disent :

« pas une vie, pas une que n’ait touché
– serait-ce d’une miette – la visitation. »

On peut ne pas la partager, cette foi, mais on ne peut lui reprocher d’être inauthentique. Aussi est-ce à elle, à Celui qui en est l’objet, le motif, le thème, le but ultime, que le poète s’abandonne et remet sa nudité. La locution adverbiale qu’il a choisie pour intituler son livre n’est-elle pas l’un de Ses Noms ? Le psalmiste dit en effet que d’âge en âge le Seigneur a été notre refuge tandis que la Vierge Marie chante dans son Magnificat que sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.

Aussi est-il possible pour le poète de naître même vieux : possible en laissant derrière lui son souffle qui devient court pour aller au-devant du « souffle / qui est d’avant les mondes et les peuples encore ». Le poète n’a dès lors plus à craindre de devoir, pour renaître, entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère (c’est la crainte de Nicodème) : il lui « suffit » de rejoindre le souffle qui l’emmène vers un autre sein, celui d’Abraham, dont l’évocation clôt le livre, sein accueillant, universel, « trans-religieux » en quelque sorte, qui réunit tous ceux qui de bonne foi ont porté dans le monde le sel de l’amour :

« Mais vrai, ce que nous aurons donné d’aimer
en lui, là, en lui,
nous respirerons – en paix. »

Frédéric DIEU

Pascal Riou, D’âge en âge, Éd. de la revue Conférence, 2018, 110 pages, 17 €.
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Nécessité de la poésie

Il n’est pas facile de parler, de l’extérieur, d’un œil critique, d’un recueil de poèmes. Cela n’est pas facile car pour parler d’un poète et de ses poèmes, il faut avoir accepté d’entrer dans le monde qui est le sien, accepté de pénétrer dans la parole et la quête qui sont les siennes. Accepté de marcher à ses côtés. Et il faut pour cela s’arracher à ce qui, dans sa brutalité, dans sa saturation de bruits, d’images et d’écrans, dans son culte de la performance, de la réussite et de la vitesse – et dans son effroyable pauvreté affective, se présente à nous comme le seul monde qui existe.

Or, ce monde n’est pas la réalité et nous croyons, bien que cela puisse sembler paradoxal, que la réalité se saisit vraiment, pleinement, avec son poids de douleur et sa part de joie, dans l’art et notamment dans la poésie. Dans ses Réflexions sur la poésie, Paul Claudel écrivait ainsi : « L’objet de la poésie, ce n’est donc pas, comme on le dit souvent, les rêves, les illusions ou les idées. C’est cette sainte réalité, donnée une fois pour toutes, au centre de laquelle nous sommes placés. C’est l’univers des choses invisibles. C’est tout cela qui nous regarde et que nous regardons ». Simone Weil écrivait quant à elle dans La condition ouvrière : « Il n’y a pas le choix des remèdes. Il n’y en a qu’un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c’est une lumière d’éternité ; c’est la beauté ». Des poètes existent qui consacrent leur art à cette lumière d’éternité.

Critiquer (au sens bien entendu de la critique littéraire) un livre de poèmes, c’est donc se dépouiller de sa propre parole pour partir à la rencontre de celle, assoiffée d’éternité, du poète, c’est secouer les mots que l’on a comme poussière dans la tête et sous les pieds pour aller au devant de ceux, nouveaux et secourables, de l’auteur. C’est dans cet esprit que nous essaierons, chaque mois, de mettre en lumière un poète et sa poésie.

FD



Tableau en Une – La Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour (v. 1642-1644, Louvre, détail)



 

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