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Les bons mots du Doc Kasimir Bisou – 8) De la « transversalité » à la « globalité »

Les bons mots du Doc Kasimir Bisou – 8) De la « transversalité » à la « globalité »
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Toutes les semaines, cette chronique proposera un instantané recto-verso d’un « bon mot » de la politique culturelle. Le recto donnera le sens du mot aujourd’hui, dans la routine des discours des acteurs du champ culturel. Le verso mettra en lumière ce qui fait sens pour une politique culturelle soucieuse de respecter les droits culturels des personnes.

Les bon mots du Doc Kasimir Bisou

Lire l’intégralité de l’introduction aux bons mots.


Huitième mot des évidences : « TRANSVERSALITÉ ».

Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu dénigrer l’objectif de « transversalité ». C’est plutôt l’éloge qui lui convient, puisque les acteurs font preuve d’ouverture, d’innovation, d’attention aux autres acteurs, de volonté de sortir des silos des institutions disciplinaires. Contre l’enfermement des secteurs sur eux-mêmes, la transversalité est salvatrice.

C’est sans doute pour cela que nos conversations en Nouvelle-Aquitaine ont été les plus surprenantes.

Tous les volontaires engagés dans la réflexion sur les droits culturels dans la région sont des familiers de la « transversalité ». Ils sont attentifs à ne pas brandir leur appartenance à une discipline artistique, une corporation professionnelle ou un territoire pour protéger leurs acquis. Au contraire, s’ils sont volontaires pour les droits culturels, c’est justement parce qu’ils apprécient de s’associer avec d’autres acteurs avec lesquels ils ont fait l’expérience de la « coopération » et des « négociations à multiples partenaires », privés ou publics.

Ils sont certains que la « transversalité » est la bonne voie pour conforter la valeur publique de ce qu’ils font.

Toutefois, la conversation, aiguillonnée par la critique, fait rapidement émerger un « reproche » envers la transversalité. Un seul reproche, mais répété sur tous les tons : les actions à multi-partenaires prennent du temps, trop de temps.

La discussion montre que ce poids du temps tient au fait que les partenaires des volontaires, surtout les partenaires des différents services publics, se positionnent selon leurs propres valeurs. Ils ont chacun des objectifs spécifiques, bien à eux ! Dans les réunions à plusieurs, chaque partenaire n’est concerné que par un aspect particulier du projet, celui qui entre dans la bonne case de son domaine propre de responsabilités. Les volontaires nous ont bien montré qu’ils devaient continuellement couper leur projet en morceaux pour répondre aux exigences, conditions de financement, agendas, modes d’évaluations de chacune des parties prenantes, les unes à côté des autres.

Avec ce constat, si largement partagé, on ne peut plus dire que c’est « le temps » qui manque ! C’est la segmentation des secteurs et sous-secteurs qui impose le rythme. Or, de l’aveu de tous les volontaires, ce rythme est chronophage. Pire, il est « fatigant », au sens où le porteur du projet s’épuise à essayer de conserver la cohérence de son action alors qu’elle est saucissonnée en tranches sectorielles, comme si les partenaires achetaient le projet à la découpe. Souvent sans scrupule puisque légitimés par des appels d’offres en bonne et due forme !

À ce jeu, l’acteur devient vite un « prestataire de service », apportant à chacun ce qu’il attend, souvent avec des réponses convenues, quitte à tordre le sens des mots, pour ne pas dire « enrober la réalité », afin de remplir les cases des dossiers administratifs.

Le temps « fatigant » de cette transversalité qui dénature le sens des projets, que devient-il avec la mise au travail des droits culturels ?

Les conversations en Nouvelle-Aquitaine ont permis de rappeler que l’approche transversale des projets culturels ne venait pas de nulle part. Elle découle, depuis longtemps, de la mauvaise habitude de considérer « la culture » comme un secteur d’activités.

Or, avec les droits culturels, la « culture » ne renvoie pas à un secteur particulier qui aurait à défendre ses intérêts spécifiques face aux autres secteurs du tourisme, de l’emploi, de l’éducation, de la santé, soucieux eux aussi de défendre leurs propres objectifs !

Les droits culturels sont à comprendre comme une composante d’un enjeu commun à tous les secteurs à mission publique autant qu’aux organismes d’intérêt privé : il s’agit, pour chacun, de contribuer à rendre l’humanité plus vivable. D’un mot à l’autre, il est maintenant clair que « faire culture », c’est « exprimer son humanité », et qu’aucun secteur ne peut s’exonérer de cette exigence : la décision prise pour sauver des emplois, développer le territoire ou éduquer les enfants, doit permettre d’abord de progresser dans la capacité des personnes impliquées d’être de plus en plus libres et dignes d’être reconnues par les autres !

Ainsi, dans les négociations partenariales, aucun acteur, public ou privé, ne peut placer son intérêt singulier au-dessus de ces valeurs universelles nécessaires pour faire humanité avec les autres.

De ce point de vue, l’approche n’est plus « transversale », avec des secteurs particuliers juxtaposés aux autres (tels des silos de grains !). Avec les droits culturels, il faut affirmer sans détour que l’approche est globale. Chacun, avec sa spécialité, doit,  comme les autres, répondre aux mêmes valeurs universelles. De ce point de vue, c’est aux élus de la République de mettre les points sur les « i » en demandant à tous les services de répondre à la même question : en quoi la décision de votre secteur nourrit-elle les valeurs de liberté effective et de reconnaissance de la dignité des personnes, de développement de leur capacité et de leur autonomie, dans le cadre de chemins émancipateurs, nourris des conciliations et des apports des autres ?

C’est le respect de ces valeurs communes, parce qu’universelles, qui donne son sens à l’idée même de co-construction de la politique publique. Je veux dire « la co-construction », du moins mal que l’on peut, de la maison commune « Humanité », régulièrement soumise aux intempéries des intérêts particuliers !

De fil en aiguille, de la transversalité à la globalité, nous en avons déduit que « l’évaluation » de la politique des droits culturels devra, elle aussi, considérer la personne dans sa globalité, en refusant de la découper en tranches d’habitants, de jeunes, d’étrangers, de pauvres ou de riches, d’urbains ou de ruraux… Mieux encore, la personne doit être partie prenante de l’évaluation, avec son appréciation de sa dignité, de sa liberté effective, de ses capacités réelles de nouer des connexions avec les autres. On voit alors se dessiner des dispositifs d’évaluation qui acceptent la personne dans sa capacité de « dialogue critique » entre les libertés, souvent rivales entre les unes et les autres. Quelque chose qui nous rapproche d’une démocratie vivante, soucieuse de ne pas exclure la personne des délibérations qui la concernent. En mieux dit, la réponse de Michel Foucault à la question : « Vous dites qu’il faut pratiquer la liberté éthiquement … – Oui, car, qu’est-ce que l’éthique, sinon la pratique de la liberté, la pratique réfléchie de la liberté ? »

Ainsi, quand la politique traditionnelle affirme « transversalité » entre les secteurs, les droits culturels appellent « globalité » pour faire droit aux débats des libertés.

Doc Kasimir BISOU

 

Retrouvez les volets de la série :

Les bons mots des droits culturels – Introduction

1) Des « publics » à « la personne »

2) D’une « offre culturelle » aux « ressources » pour faire relation

3) Des « besoins culturels » au développement des « libertés » et « capacités »

– 4) De la « création » à la « liberté d’expression artistique » et la « discussion sur les valeurs publiques »

– 5) De la « démocratisation de LA culture » au « débat entre cultures »

– 6) De la « culture » à l’art de « faire humanité ensemble »

– 7) De la « médiation culturelle » au « service de la relation »

– 8) De la « transversalité » à la « globalité »

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D’autres mots sont à mettre, encore et toujours, en chantier pour tisser une nouvelle cohérence globale des missions  publiques en matière culturelle. En Nouvelle-Aquitaine, ce travail collectif se traduira, en décembre 2018, par l’énoncé de préconisations visant à favoriser l’évolution des règlements d’intervention de la région.

D’ores et déjà, de discussions en conversations, à partir d’échanges nourris sur les textes internationaux sur les droits culturels, sur les pratiques des acteurs, sur les volontés politiques, sur les moyens des services, il ressort qu’un premier règlement d’intervention relatif au spectacle vivant est orienté dans le bon sens. Il a su introduire des règles de subventionnement qui se révèlent cohérentes avec les préoccupations de porteurs de projets soucieux de respecter les droits culturels des personnes.

Le chemin est ouvert pour poursuivre les discussions et redonner à l’État de droit sa finalité fondamentale de promoteur des droits humains fondamentaux, avec l’espoir que les pratiques s’en emparent.



 

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