Chronique des confins (32)

Sylvain Renard

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Palais.
Réunion.
Le décideur, ministre (santé), 2 conseillers, puis 3 intellectuels.

DÉCIDEUR. — Ces images de populations en Asie entièrement masquées ? Faudra-t-il équiper ce peuple de France de masques pour faire face à la pandémie ?

Les conseillers se taisent…

DÉCIDEUR. — Moi, je ne sais pas… Je demande juste l’avis d’experts pour mettre au point la doctrine… Que disent-ils ? Nous, par exemple, au palais, nous ne portons pas de masque…

Un conseiller présente un rapport.

MINISTRE (SANTÉ). — Voici un rapport de santépublique qui date de bien avant le covid. En cas de pandémie grippale, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30 % de la population. Ces experts de santé préconisaient clairement d’équiper les foyers du pays.

DÉCIDEUR. — Tous les foyers ?

CONSEILLER 1. — Les foyers atteints… 20 millions dans cette hypothèse de pandémie grippale. Dans notre cas, il faudrait équiper toute la population ! Vous dites, si je me trompe…

Le ministre de la Santé se tord les mains.

DÉCIDEUR. — Vraiment ? Mais ça coûtera un pognon de dingue ?

CONSEILLER 2. — Et ils ne parlent même pas du nombre de masques FFP2 nécessaire, ni du rythme de renouvellement du stock.

DÉCIDEUR. — De toute façon, une suggestion d’experts que nous n’avons pas suivie ?!

Les conseillers se taisent…

DÉCIDEUR. — On n’a rien acheté ?

Les conseillers se taisent…

DÉCIDEUR. — On a du vieux stock… ?

Les conseillers se taisent…

DÉCIDEUR. — Bon… Il n’y a plus qu’à acheter ces masques !

Les conseillers se taisent…

CONSEILLER 1. — Le prix du masque grimpe !

DÉCIDEUR. — On s’en fout ! On achète !

CONSEILLER 2. — Ça ne sera quand même pas évident de se fournir… Le monde entier cherche des masques… Pour les FFP2, c’est pire !

DÉCIDEUR. — Dis-moi pas que c’est pas vrai ! On ne peut plus se fournir en masques ?

Les conseillers se taisent… Puis, l’un d’eux…

CONSEILLER 1. — Nous n’avons pas de masque ! Nous n’avons pas même de masque pour nos soignants et ça commence à se savoir…

CONSEILLER 2. — Il y a déjà eu des vols de masques, certaines officines en vendent à prix d’or. Il n’y a bien que le monde du crime actuellement qui soit équipé !

DÉCIDEUR. — Réquisitionnez les masques du privé… Il doit bien y avoir quand même des stocks ici ou là ! Tout ce qu’il y a sur le territoire…

CONSEILLER 1. — Non, ne réquisitionnez pas… Ça laisserait penser que nous manquons de masque…

CONSEILLER 2. — Si nous laissons croire qu’il nous faut absolument des masques, le peuple va se précipiter dans les pharmacies pour en acheter…

DÉCIDEUR. — Oh ! Ce que c’est compliqué… Faites entrer les intellectuels pour qu’ils nous pondent des discours !

Les intellectuels entrent en scène.

LES INTELLECTUELS. — Nous avons discuté avec les experts. Nous avons fait un brainstorming. Nous avons des punchlines !

DÉCIDEUR. — L’heure est grave. Nous attendons beaucoup de vos idées !

INTELLECTUEL 1. — Il faut dire que si les gestes barrières sont bien respectés, il n’y a pas besoin de masques…

DÉCIDEUR. — Idée nulle… Personne n’y croira… Suivant !

INTELLECTUEL 2. — Je propose : hormis demande express d’un médecin, personne n’a besoin de masque. Le masque n’est pas recommandé car il est inutile.

DÉCIDEUR. — À chier !

INTELLECTUEL 3. — Les masques sont une denrée rare, un bien précieux, il faut vraiment les réserver aux situations où il est utile…

DÉCIDEUR. — Médiocre ! Utile ! Utile ! Utile ! Cette mesquinerie me broie le crâne !

INTELLECTUEL 1. — J’ai une autre proposition : dire que les experts recommandent le port du masque aux personnes malades, qu’ils recommandent équipements de protection uniquement aux soignants ! Ces héros en blouse blanche…

MINISTRE (SANTÉ). — Les héros en blouse blanche, ça, il faudra les applaudir…

DÉCIDEUR. — Mais toutes vos propositions trahissent une carence de masques ! C’est idiot ! C’est une pensée au rabais ! une pensée au ras des pâquerettes ! !

Les intellectuels et les ministres se taisent.

TOUS LES INTELLECTUELS. — Et si on communiquait toutes les punchlines en même temps, comme un lâcher de ballons…

DÉCIDEUR. — Non, je ne reconnaîtrai pas qu’il manque des masques… Je serai disruptif… Voici : à défaut de masques, je décrète l’état d’urgence sanitaire et demande à tout le pays de rester confiné ! Tous enfermés ! Je vais pouvoir me faire écrire un discours sur-mesure pour annoncer ça ! Voilà enfin un rôle !

Message spécial : l’académie de médecine prend tout le monde de court. Sans que le ministère en ait été informé, elle publie son communiqué, recommandant de rendre obligatoire le port d’un masque « grand public ».

DÉCIDEUR. — Mais de quoi se mêlent-ils ? Grand public ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ?

Communiqué : en France, l’habitude n’a pas été prise de constituer un petit stock de masques anti-projection dans chaque foyer. La pénurie de masques risquant de durer encore quelques semaines, force est de recourir, actuellement et en vue de la sortie du confinement, à l’utilisation d’un masque grand public ou alternatif.

DÉCIDEUR. — Pas moyen d’écrire une histoire qui se tienne ! Nous avons, dans ce pays, une trop grande habitude de liberté de parole des Français et des Françaises !

Sylvain RENARD

Auteur, metteur en scène

 

Crédits photographiques : Sylvain Renard

 



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