Le Labo de l’ESS vient de publier un rapport portant sur les « voies d’action pour développer l’économie culturelle sociale et solidaire ». Conçue en temps de paix, cette étude semble quelque peu tomber à plat aujourd’hui, alors que les arts ne semblent plus considérés comme essentiels en cette période de pandémie. Explications.

Actualité de l’économie sociale

Le Labo de l’ESS vient de publier un nouveau cahier sur la culture. Fruit de discussions menées au cours de ces derniers mois, il paraît, manque de chance, en plein confinement. Il s’intitule Voies d’action pour développer l’économie culturelle sociale et solidaire et je vous invite à le consulter.

Manque de chance, en effet, malgré une préface remodelée en dernière minute pour coller à l’actualité ; il est certain que nous ne l’aurions pas lu et commenté de la même façon s’il nous était parvenu en janvier. Les professions de la culture comptent en effet parmi les secteurs les plus sinistrés qui soient par la pandémie, avec les lieux de spectacle fermés, les festivals annulés, les répétitions impossibles ; mais en plus, à ce choc matériel et financier s’ajoute une sorte de rétrogradation morale. Cette culture qui n’avait cessé de revendiquer sa place parmi les activités essentielles pour la société, au point qu’on avait fini par l’admettre, s’est vue dans l’urgence reléguée au purgatoire du superflu, en compagnie des restaurants, des jeux du stade et des voyages.

Le saltimbanque avait pourtant bien expliqué qu’il était là pour donner son sens au monde. Et ce monde lui a signifié que face à une situation grave, il avait déclaré la guerre, et donc n’avait plus besoin de sens. Exit donc le saltimbanque. Les héros sont désormais l’infirmière, le livreur de fruits et légumes et l’éboueur. Je pense qu’au « jour d’après », la pente sera difficile à remonter.

Les économistes, ou tout au moins certains, savent combien il est dangereux et artificiel de chercher à distinguer, entre les biens offerts à la consommation, ceux qui sont essentiels et ceux qui ne le sont pas. Que les curés le fassent, c’est leur rôle. Il n’y a plus guère de curés, et nous en payons le prix, car ce sont les politiques qui font ce boulot à leur place, et ils ne sont pas doués par ça. Nous aurons certainement droit, le moment venu, à de belles déclarations sur l’utilité irremplaçable de la culture. Mais qu’est-ce que cela pèsera face au mur des réalités ? La rue de Valois, combien de divisions, face à Bercy ?

Le rapport du Labo a été conçu en temps de paix, pour des lecteurs ayant un préjugé favorable. Ce sont d’autres arguments, sur un autre ton, qu’il faudra asséner lors des batailles de sortie de crise.

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Voyons-en tout de même le détail. On y trouve quatre thématiques : trouver, aménager et partager de nouveaux lieux, accompagner et former les entrepreneurs, développer l’intercoopération, enfin adapter les outils de financement existants. Tout cela est sympathique et de bon aloi, en effet. Un document presque semblable aurait pu être pondu par une Chambre des Métiers, et pas seulement pour l’artisanat d’Art ; aux intitulés près, on aurait pu écrire la même chose pour la boulangerie ou la plomberie. Soutenir, développer, pérenniser, sont des verbes bienfaisants, et applicables à tous les métiers.

Deux formulations m’ont quelque peu irrité. Une prémisse d’abord : l’insistance à situer l’Économie Sociale comme étant « entre » l’économie publique et l’économie de marché, cumulant les qualités de ces deux dernières après en avoir éliminé les défauts. Un aboutissement ensuite : dans la grande majorité des propositions énoncées, la conclusion est qu’il faut du financement, et pour cela, on va demander une rallonge au ministère de la Culture.

Je pense m’être souvent exprimé, dans ces mêmes colonnes, sur ma conception tripolaire de l’économie. D’abord, l’Économie Sociale n’a pas à être opposée à l’économie de marché, puisqu’elle est marchande à 80 %. Elle doit être en revanche distinguée de l’économie capitaliste, ou plus précisément de l’économie actionnariale (car toute économie utilise du capital). Et elle ne se situe pas entre les deux autres, ce qui ne veut rien dire, mais au troisième sommet d’un triangle, car elle possède des caractères propres qui rendent son fonctionnement, non pas intermédiaire entre le public et l’actionnarial, mais radicalement différent tant de l’un que de l’autre. D’autre part, chacune de ces économies a ses qualités comme ses carences, et il ne s’agit pas de les opposer, mais de les composer ; et la Culture est sans doute, avec la Santé, le secteur où l’optimum tant économique que social requiert le plus une hybridation harmonieuse des trois modèles.

Il y a des activités, quasi-régaliennes, où l’économie culturelle ne peut être que publique. Il y en a d’autres où le privé lucratif, soit directement soit par le biais du mécénat, répond parfaitement aux besoins de la population. Et il en est quantité d’autres où c’est le privé non lucratif qui se montre le plus efficace, le plus innovant, le plus authentiquement culturel.

Que ce privé non lucratif soit soutenu par les pouvoirs publics est légitime. Mais si ce soutien prend la forme d’un financement prépondérant, la situation devient perverse. L’Économie Sociale y perd son autonomie, sur le court terme par le contrôle de l’utilisation des subventions (ce qui est la moindre des choses), et sur le long terme par l’impossibilité de se constituer, par l’incorporation continue de ses réserves impartageables, ces « biens de main morte » qui lui assurent puissance et stabilité. Moins l’État mettra son nez dans les affaires de l’Économie Sociale, moins il cherchera à l’instrumenter, et mieux l’intérêt général s’en portera.

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Pour la petite structure qu’est le Labo, cette réflexion sur la culture, qui en est dans sa quatrième année, est une opération importante qui mobilise une part significative de ses moyens. Ceci pour quels résultats ? Il est difficile, à chaque publication, de marquer une réelle progression sur les acquis antérieurs. Le début fut brillant, les ambitions ont été placées très haut, le moment de l’essoufflement est sans doute arrivé.

Dans le dernier cahier, qui cherche-t-on à sensibiliser, un administratif (local, régional, ministériel) ou un artiste, un technicien du spectacle, un passionné d’art ou de patrimoine ? Tout, dans le vocabulaire, dans la construction intellectuelle, penche pour le premier de la liste et lui seul. N’eût été le coronavirus, on pourrait penser que le sujet est épuisé pour un certain temps.

Ce ne sera bien sûr pas le cas. Toutes les hypothèses sont ouvertes. Le bilan au sortir de la tempête risque d’être catastrophique. Craignons le pire, mais ne fermons pas la porte au meilleur…

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.