Critique – La septième croix d’Anna Seghers, publié pour la première fois en 1942 en langue allemande au Mexique et réédité cette année par Métailié, est – comme son sous-titre l’indique – le « roman de l’Allemagne hitlérienne », un document historique de choix, un classique de la littérature anti-fasciste. L’auteure y décrit l’horreur nazie en touches pointillistes et nous dit avec finesse la beauté des luttes. Tragique sans être désespéré.

Georg est en fuite. Ses mains sont écorchées, ses doigts gelés, il est couvert de boue et de sang, le cœur broyé, le ventre tordu de panique. Georg est l’un des sept prisonniers qui se sont évadés du camp de Westhofen en Rhénanie – un camp uniquement de fiction.

« Il s’était évadé pour échapper à une mort certaine – aucun doute, lui et les six autres, ils les auraient massacrés un de ces prochains jours – et pourtant, la mort dans le marécage lui paraissait simple et sans horreur. Comme s’il s’agissait d’une mort différente de celle qu’il avait fuie, d’une mort dans un univers indompté, parfaitement libre, et non infligée de main d’homme. »

Il court ignorant ce que les autres sont devenus, comme « un animal qui s’échappe vers la jungle qui est sa vie, poils et sang encore collés au piège » ; il court en pensant à ses camarades d’infortune, priant pour leur salut, en particulier Wallau, plus âgé que lui, avec lequel il a noué une amitié rare, de celle où l’on peut s’abandonner, se montrer tel que l’on est et être aimé pour cela ; il court vers l’après sans être sûr de rien, l’espoir chevillé au corps.

Les paysages qu’il traverse lui sont si familiers et pourtant si différents, nimbés d’étrangeté et de stupeur. L’effarement d’être vivant après avoir vécu une arrestation sommaire, la séquestration, la torture, des cruautés si imprévisibles et si terribles qu’elles ont le pouvoir de vous faire perdre la raison, des choses effroyables qui redéfinissent notre notion du mal. Il doit abandonner l’idée de trouver refuge chez Leni, son ancienne maîtresse, il se rend compte que ses proches sont sous surveillance.

« Chacun de ceux qui dans cette ville avaient déposé un petit caillou sur la route de sa vie pouvait l’être. Surveillés, ses quelques amis, et ses maîtres peut-être aussi, ses frères, ses petites amies. Cette ville tout entière n’était qu’une nasse dans laquelle il était déjà pris. »

Le dispositif militaire et policier mis en place pour retrouver les fugitifs est féroce. Georg est à bout, il serait si facile de renoncer. Cependant, le mouvement le plus infime, même futile, peut-être vain, il veut l’avoir fait. Vers qui se tourner, à qui faire confiance ? Des choix comme autant de coups de poker. Il s’adresse à Paul Röder, un ami d’enfance qu’il n’a plus vu depuis un long temps. Après une brève hésitation due à la peur de perdre ceux qu’il aime et d’être condamné, Paul accepte de l’aider et un réseau de résistance se reconstitue.

Voilà la trame principale du roman : cet homme qui refuse de courber l’échine face à la terreur et la folie, qui tient à rester fidèle à celui qu’il est.

Sur ce canevas, et c’est ce qui fait la richesse de cet incomparable roman, viennent se greffer les histoires de gens que Georg connaît ou pas, issus de classes sociales diverses, que l’on voit vivre – le premier amour, les déceptions, l’amitié, les tourments, le deuil, l’infidélité, l’espoir… – et que l’on voit réagir à l’avènement du fascisme.

Il y a tout d’abord les six autres évadés qui seront repris, à l’exception d’Aldinger qui a perdu la tête au camp mais qui retrouve le chemin de son village pour y mourir ; il y a Ernst, un berger fier, gouailleur, indifférent, insouciant des contraintes sociales ; il y a Franz, un ami de Georg, celui avec lequel il a partagé son premier appartement de même que les idées révolutionnaires du communisme, et avec lequel il s’est brouillé après lui avoir ravi la femme qu’il aimait ; il y a Alfons Mettenheimer, peintre en bâtiment, chargé d’assainir et de rénover les maisons dont les Juifs furent expulsés, qui, en dépit des griefs qu’il a envers Georg qui fut son beau-fils, tient à le secourir ; il y a Elli, l’ex-femme de Georg, mère d’un fils qu’il n’a jamais vu…

Sans poser de jugement, Anna Seghers nous brosse un tableau complet des comportements humains dans des temps tourmentés. Certains se résignent sous le poids de la terreur, d’autres adhèrent au souffle nouveau, d’autres encore entrent en résistance. Elle nous montre que, malgré le danger – bien souvent mortel –, l’homme peut trouver le courage de faire ce qu’il estime équitable, moral, et s’opposer aux lois édictées. L’oppression est aussi dans la tête ; choisir est ce qui nous rend forts, comme invincibles, et participe à une certaine liberté. Le problème n’est pas tant ceux qui sont à l’origine du mal mais ceux qui ne font rien pour changer la donne. Nous ne pouvons manquer de nous interroger sur ce que nous aurions fait en de telles circonstances. De quoi sommes-nous constitués ?

Le roman est également riche des mille références qui s’y font écho. L’auteure, à l’évidence, aime les contes et les légendes. Nous devinons Homère et l’incroyable odyssée d’Ulysse, un chemin semé de leurres et de beautés, l’image de la persévérance ; les contes et leur féerie, leur langage universel, l’ennemi à vaincre ; Dante et les cercles de l’Enfer, les sept mondes du Purgatoire ; la Bible avec le symbole de la Croix, le plus présent, le plus puissant. La « septième croix » est celle destinée à Georg, clouée sur un platane qui borde le camp, mise à mort infligée par les nazis. Cette croix qui demeure vide est la métaphore du salut, de la liberté, autant qu’une brèche de lumière, d’espoir pour les prisonniers.

« Quelle importance face au sentiment qui s’empara de nous quand les six arbres furent abattus, suivis du septième ! Un triomphe modeste, certes, mesuré à notre impuissance, à nos tenues de prisonniers. Mais un triomphe tout de même qui permit à chacun de ressentir soudain sa propre force après si longtemps, elle qui avait bien assez, même par nous, été considérée comme l’une des nombreuses forces banales de ce monde, de celles que l’on mesure, que l’on exprime par des chiffres alors que nulle autre ne saurait ainsi atteindre soudain la démesure, devenir imprévisible […] Nous sentions tous combien les puissances extérieures pouvaient atteindre l’homme, jusqu’au plus profond de lui, mais nous sentions aussi qu’il y avait là, en lui, quelque chose d’inviolable et d’indestructible. »

Georg n’accomplit pas son chemin de croix mais s’en éloigne. Les évasions, sept qui plus est, font désordre et sont humiliantes pour le pouvoir en place.

Le chiffre sept est récurrent dans ce roman bien rythmé, à l’intensité narrative en perpétuelle tension. L’intrigue se déroule sur sept jours et est découpée en sept chapitres. Sept est le nombre de péchés capitaux, le nombre de sacrements et de vertus dans la religion catholique. Sept sont les âmes qui composent l’homme selon Platon.

Anna Seghers nous décrit ces âmes avec acuité et brillance, celles des traîtres, des apolitiques, des courageux qui résistent à l’aveuglement provoqué par la pression sociale. Elle nous offre un tableau de la psyché de gens ordinaires confrontés à des situations extraordinaires, une société en mutation où le monstre se devine derrière l’humain, où la solidarité et la fraternité sont puissances. Cela ne vous rappelle-t-il rien ?

« Ce qui survient nous concerne. »

Stéphanie LORÉ

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Anna Seghers, La septième croix, traduit de l’allemand par Françoise Toraille,
Métailié, 2020, 448 p., 22 €.

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