Il y a trois ans, Philippe Touzet publiait une tribune en réponse au débat (très mal) posé par Libération : « A-t-on encore besoin des auteurs de théâtre ? » Un texte qu’il a décidé de relire à l’aune de ce que nous sommes en train de vivre actuellement.

Arrêt Buffet

Le 11 janvier 2018, Libération publiait un dossier intitulé « A-t-on encore besoin des auteurs de théâtre ? » Ce dossier n’était ni fait, ni à faire… Un enfilage d’approximations, de clichés, du boulot bâclé, une démonstration de ce qu’il ne faut pas faire dans une école de journalistes. En effet, les journalistes en question n’avaient même pas trouvé judicieux de contacter au moins un auteur ou une autrice de théâtre… Des metteurs en scène, des responsables d’institutions, oui. Des auteurs, autrices, non. Partant du principe que les conditions de travail et de vie des auteurs et des autrices de théâtre, c’est quand même pas les auteurs et les autrices de théâtre qui savent en parler le mieux… Ce dossier stupide provoqua, à juste titre, un mélange de frustration et de colère chez les premier(e)s concerné(e)s. Que dire devant un tel manque de compréhension et de considération…

Le 15 janvier, à l’époque j’étais président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T), j’envoyais un papier qui pouvait s’apparenter à un droit de réponse à Libération qui refusa de le publier… Pour une personne qui comme moi a fait partie de la génération qui a découvert le débat politique à travers les pages de ce journal, je dois vous avouer que je l’ai trouvé plutôt saumâtre… J’ai donc proposé ce papier à Profession Spectacle qui, de suite, a accepté de le publier dans un souci commun de faciliter le débat. Grâce à l’intervention de ce magazine en ligne mon texte fut partagé des centaines de fois créant ainsi les conditions nécessaires à un débat salutaire auprès d’un public curieux de connaître les réalités de notre métier.

C’était il y a trois ans… Un autre temps. Si près de nous et maintenant si loin. Car depuis un an, nous vivons un cauchemar éveillé qui semble annonciateur d’un futur angoissant. Pour nous mais surtout pour nos enfants. J’ai pensé qu’il était pertinent de relire ce texte à l’aune de ce que nous sommes en train de vivre actuellement. Survivre ou sous-vivre. Pour voir si rien n’a changé, si tout a changé ou si c’est nous qui avons changé…

Mes commentaires, réflexions d’aujourd’hui, février 2021, sont en italiques.

Écrire du théâtre, aujourd’hui… Trois ans après.

Le théâtre est un espace de liberté. Depuis deux mille ans, il se nourrit de la multiplicité des écrits, des voix, des énergies que lui fournissent, générations après générations, les hommes et les femmes de théâtre. Il se nourrit également de la curiosité insatiable du public. Des êtres vivants qui vont voir des êtres vivants qui racontent une histoire. Et qu’importe la forme.

« Des êtres vivants qui vont voir des êtres vivants qui racontent une histoire. »

Le « théâtre » est d’abord le lieu d’où l’on voit. La signification du mot grec theatron, le théâtre, désigne le lieu des spectateurs, de ceux qui regardent l’ensemble de la séance. C’est-à-dire les comédiens et les musiciens qui sont dans l’orchestra, mais aussi les autres spectateurs qui sont là, ensemble, dans ce theatron. « Le lieu d’où l’on voit  » réunit donc, dans la vision d’un seul et de plusieurs, l’ensemble des participants présents à l’événement. Le théâtre, socialement et esthétiquement, serait alors un dispositifqui rassemble, qui permet que des regards se croisent et parfois se focalisent sur un point particulier. Il a ainsi une fonction dont on pourrait dire qu’elle est socialement unifiante ou unificatrice.

Un an sans théâtre. Même pendant la guerre, les guerres, les théâtres fonctionnaient encore… Au cœur des années les plus noires de l’Humanité, les êtres humains se dirigeaient vers la seule lumière qui les éclairait, leur donnait de la force, les feux de la rampe… Fermer les théâtres depuis bientôt un an est une décision incompréhensible, injuste, nocive et mortifère. Aucun cluster n’a été déclaré dans une salle de spectacle. Aucun. Priver de théâtre les hommes, les femmes et les enfants d’aujourd’hui est une faute politique et un mauvais calcul à long terme. Depuis la nuit des temps, nous avons besoin de nous retrouver ensemble pour écouter des histoires… De la chasse au mammouth à Dans la solitude des champs de coton en passant par Roméo et Juliette et les Fourberies de ScapinÊtre dans le même temps, instant que les comédiens et les comédiennes. Être dans la même respiration, souffle que les personnages. Être dans l’histoire et savoir que l’histoire est en nous. Le spectacle vivant.

Depuis plusieurs semaines, les médias insistent sur le fait que les Français et les Françaises dépriment… Nous serions un pays en pleine dépression. Théâtres fermés, cinémas fermés, musées fermés, peut-être que ceci a un lien avec cela. La culture est essentielle car justement c’est l’art qui nous permet de nous élever au-dessus de nos propres existences. C’est la pratique de l’art, l’amour et le besoin de l’art qui nous amènent à penser, qui nous font prendre conscience que nous ne sommes pas sur Terre pour uniquement manger, boire et nous reproduire. Et dépenser.

« Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger » – L’Avare / Molière 

L’auteur ou l’autrice de théâtre ne se sent pas menacé(e) par les nouvelles formes de représentations scéniques qui traversent notre paysage théâtral. Le théâtre est en perpétuel mouvement lié à l’humeur du moment où les ambitions artistiques côtoient, le plus souvent à leurs dépens, les nécessités économiques.

« L’auteur ou l’autrice de théâtre ne se sent pas menacé(e) par les nouvelles formes de représentations scéniques qui traversent notre paysage théâtral. »

Il est certain que la diffusion excessive en streaming de spectacles sur des plates-formes qui ne respectent pas les droits d’auteurs et les droits d’interprétation représente un danger réel pour tout le secteur du spectacle vivant. Depuis le mois de mars 2020, un grand nombre de spectacles ont été diffusés via ces plates-formes. Pour diverses raisons, artistiques et psychologiques. Prouver qu’on existe, montrer qu’on résiste. Mais il faut se méfier des amis qui nous veulent du bien avec insistance. Facebook, YouTube, Dailymotion et consorts ne sont pas les amis du spectacle vivant. Et j’ajouterai France Télévisions. Culture Box… La culture en boîte, la culture dans une boîte… C’est ça, la traduction ? Pourquoi pas la culture en cage, tant qu’on y est ! Penser que la diffusion en streaming des spectacles est une des solutions qui pourrait résoudre, en partie, la crise majeure que traverse actuellement le spectacle vivant, c’est comme jeter une enclume à quelqu’un qui est en train de se noyer…

« Le théâtre est en perpétuel mouvement… »

Le théâtre, art doublement millénaire, résistera à la pandémie. C’est une certitude. Pour ceux et celles qui font le théâtre, aujourd’hui, c’est beaucoup moins certain. En ce qui concerne les auteurs et les autrices de théâtre, la situation est, sans mauvais jeu de mot, dramatique… Depuis bientôt un an, mars 2020, pas de chômage partiel, pas de saison blanche. Commandes d’écritures annulées ou reportées, résidences d’autrices/auteurs annulées, ateliers d’écriture en milieu scolaire ou privé annulés ou reportés, conférences annulées, salons littéraires annulés… Le système économique d’un auteur/autrice de théâtre ressemble, à s’y méprendre, à un château de cartes. En mars 2020, c’est comme si quelqu’un avait tapé, du plat de la main, sur la table… Tout s’est écroulé. Nous avons accès, pas tout le monde loin de là, à un fonds de solidarité national artistes-auteurs qui vient juste d’effectuer fin-janvier les versements pour le mois de novembre et décembre 2020. Un scandale quand on sait que la population des artistes-auteurs, de précarité en précarité, est en train de sombrer dans la paupérisation. Il me faut également signaler les dysfonctionnements constants de l’URSSAF qui se distingue par une succession de bugs, de ratés et de personnes incompétentes car non formées aux spécificités de nos métiers. Cela fait quand même beaucoup pour une population qui a la tête sous l’eau depuis un an…

Actuellement, des spectacles et des pièces basés sur des adaptations de roman, de scénario, des performances sont montés sur les scènes de théâtre dont la notoriété semble accorder une sorte de légitimité culturelle, tout du moins un intérêt bienveillant. Ces spectacles sont mis à l’honneur dans les festivals et amplement relayés par les médias. Idem pour les collectifs de comédiens et l’écriture de plateau. L’artiste cherche et propose, la structure accueille, permettant ainsi la rencontre entre les créateurs, les créatrices et le public. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… Un auteur, une autrice de théâtre ne peut pas se sentir agressé(e) ou adopter une position négative vis-à-vis de ces nouvelles propositions. Car elles nous interpellent, elles posent questions et sollicitent toute notre attention. L’auteur et l’autrice de théâtre sont des personnes en état de recherche constant, l’écriture n’est pas qu’au fond de nous-mêmes, elle est partout. Nous ne pouvons donc pas nous mettre en opposition avec d’autres créateurs, créatrices qui cherchent en empruntant d’autres chemins.

Je fais simplement remarquer que cette tendance (adaptations en tous genres) ne fait que s’accentuer…

Maintenant, là où le bât blesse, c’est quand j’entends dire que l’éclosion de ces nouvelles formes est liée au manque d’auteurs et d’autrices de théâtre en France. Qu’un ou une artiste cherche de nouvelles voies théâtrales, c’est tout à fait normal et je dirais même rassurant sur l’état de vitalité du théâtre dans notre pays, mais que la justification de ces adaptations ou l’émergence des collectifs de comédiens soient subordonnées à la pénurie d’écrivains de théâtre, cela relève de la malhonnêteté intellectuelle. Qu’un metteur en scène puisse dire, j’ai adapté ce roman, ce scénario parce que je n’ai pas trouvé de pièce de théâtre qui traite de ce sujet, franchement, c’est du foutage de gueule ! Dans le meilleur des cas, je l’espère, parce que sinon, c’est de l’incompétence, de l’ignorance comblée par une grande satisfaction de soi-même. Pourquoi ces personnes ne disent-elles pas, tout simplement, qu’elles ressentent, au plus profond d’elles-mêmes, le besoin d’avoir la main sur leur création de A jusqu’à Z. Et qu’elles ne souhaitent pas s’embarrasser d’un auteur vivant. Parce que justement le problème, c’est que l’auteur(e) vivant(e) est en vie. Il ou elle peut téléphoner, venir à une répétition, émettre un avis, ne pas être d’accord…

Je ne retire aucun mot de ce que j’ai écrit, il y a trois ans. Malheureusement… Rien n’a changé.  

Au théâtre, la création naît de la confrontation artistique entre le metteur en scène et l’auteur ou l’autrice. Et je pourrais même ajouter les comédien(nes), la lumière, le ou la scénographe, le décorateur ou la décoratrice, les technicien(nes)s plateau ou régie… Le théâtre est un art collectif. Malheureusement, pour certain(e)s d’entre nous, le théâtre est toujours un art mais il est, de moins en moins, collectif.

Il est vrai que pour certain(e)s, la pratique de l’art théâtral est de moins en moins collective. À l’image de notre société, individualiste à outrance. Jusqu’au ridicule. Jusqu’à la négation du collectif qui est pourtant l’essence même de notre art. Et il est vrai aussi que la multiplicité des métiers et des statuts professionnels au sein du spectacle vivant rend difficilement audibles, compréhensibles nos revendications qui, parfois sont communes mais le plus souvent fort éloignées…

Le gouvernement peut se permettre des mesures iniques et incompréhensibles en direction du monde de la culture. Parce que le gouvernement sait qu’un mouvement de contestation des artistes ne bénéficiera pas du soutien populaire. Idem pour les restaurateurs, hôteliers… De toute façon, et depuis belle lurette, on peut fracasser une corporation sans que les autres corporations bougent une oreille. La solidarité interprofessionnelle n’existe plus. La convergence des luttes est à ranger en haut, à droite, sur l’étagère des concepts usés jusqu’à la corde. Plus personne n’y croit. Pour la grande majorité des Français et des Françaises, nous menons un mouvement corporatiste déconnecté des réalités sanitaires du moment. Nous savons bien, nous artistes, que ces réactions, ce mouvement d’indignation ne sont pas uniquement orientés vers la préservation de nos intérêts professionnels. La culture est un bien commun. Mais nous ne pouvons pas demander aux gens d’être solidaires avec nous alors que, depuis bien longtemps, nous ne sommes plus solidaires avec le peuple.

Où étions-nous lors des derniers grands mouvements sociaux qui ont agité, bouleversé notre pays ? Où étions-nous ?

Les collectifs de comédiens proposent une passionnante aventure théâtrale. Certes, le principe n’est pas nouveau mais les spectacles de ces collectifs ont rarement atteint un tel degré de qualité. Et il rencontre une large adhésion du public. C’est pourquoi mon incompréhension est grande quand je lis ou quand j’entends les déclarations de certains collectifs indiquant que s’ils ont créé ces groupes fondés sur l’écriture de plateau, c’est parce qu’ils ne trouvaient pas de textes de théâtre suffisamment ceci ou suffisamment cela pour avoir envie de les monter. Vous cherchez des pièces de théâtre ? Il suffit de pousser la porte d’une librairie théâtrale. Vous rencontrerez des libraires qui en connaissent un rayon sur la littérature dramatique et qui pourront vous guider dans vos choix et répondre à vos interrogations.

Dépêchez-vous d’aller dans des librairies théâtrales pour acheter des pièces de théâtre ! Parce qu’après la pandémie, il se peut que beaucoup d’entre elles aient disparu dans l’indifférence la plus coupable…

Vous pouvez aussi contacter les Écrivains associés du théâtre (E.A.T), association professionnelle composée de 350 adhérent(e)s et dont le dernier catalogue à destination des metteurs en scène, professeurs d’art dramatique, directeurs de théâtre, comprend plus de 500 pièces…

Ça, c’est pour ceux et celles qui pensent encore qu’il n’y a pas d’auteurs et d’autrices de théâtre en France…

Il existe aussi d’autres collectifs d’auteurs et d’autrices dont les projets sont particulièrement innovants. Vous pouvez également demander des renseignements aux maisons d’éditions théâtrales, d’Actes-Sud Papiers à Théâtrales, en passant par les éditions Espaces 34, l’Arche et tant d’autres…

Les maisons d’éditions sont particulièrement touchées par la crise sanitaire majeure que nous traversons… Comme je l’écrivais plus haut, notre modèle économique est fragile et n’a pas résisté longtemps aux coups de boutoir de cette terrible période. Auteurs, autrices, librairies théâtrales, maisons d’éditions, nous sommes tous un genou à terre…

Sans oublier l’aide à la création d’ARTCENA, les bourses Beaumarchais-SACD, la commission Théâtre du Centre national du livre, les Grand prix de littérature dramatique et littérature dramatique Jeunesse, les journées de Lyon des auteurs de théâtre et puisque vous êtes à Lyon allez faire un tour au département écriture dramatique de l’ENSATT, et ainsi de suite… Il est certain que je n’omets pas, non plus, tous ces metteurs en scène, théâtres, festivals qui œuvrent, au quotidien, pour la promotion et la diffusion des textes dramatiques d’auteurs et d’autrices contemporain(e)s vivant(e)s.

Des metteurs/metteuses en scène qui ne travaillent plus, des théâtres fermés, des festivals annulés cela équivaut à zéro promotion et zéro diffusion des textes dramatiques d’auteurs et d’autrices contemporain(e)s vivant(e)s. Depuis mars 2020.

Que ce soit dans le milieu théâtral ou dans les médias, ceux qui déclarent que les auteurs et les autrices de théâtre sont invisibles, et qui semblent convaincus par leurs propres paroles, sont les mêmes qui, depuis tant d’années, ne veulent pas nous voir, ne peuvent pas nous voir…

Que ce soit dans le milieu théâtral ou dans les médias, trois ans après, ils et elles sont toujours là, ceux et celles qui ne veulent pas nous voir et ne peuvent pas nous voir… Et ça dépasse largement le cadre restrictif des auteurs et des autrices de théâtre pour rejoindre l’ensemble des artistes-auteurs.

En lieu et place de cette prétendue invisibilité, j’évoquerais plutôt la fragilité économique des auteurs et des autrices de théâtre. Un grand nombre d’entre eux et d’entre elles vivent dans la précarité. Ils ne peuvent plus vivre, même pas survivre, de leur métier. À cela, il faut ajouter le fait que beaucoup d’auteurs et d’autrices sont aussi intermittent(e)s du spectacle. Quand vous additionnez de la précarité à de la précarité, cela vous mène tout droit vers la pauvreté. Et quand un auteur, une autrice cesse d’écrire par manque d’aide, de soutien, c’est un monde qui s’écroule, une voix qui disparaît… Et ce ne sont pas que des mots. C’est une vérité.

Voilà… Ce que vous venez de lire, je l’ai écrit il y a trois ans… Alors imaginez, en février 2021, la situation des autrices et des auteurs de théâtre après un an d’inactivité professionnelle.

Nous faisons face à un manque de volonté politique en direction des auteurs et des autrices de théâtre. Pourquoi ne sommes-nous pas présents ou très peu présents en qualité d’auteurs associés dans les scènes nationales et les centres dramatiques nationaux ? Pourquoi priver, éloigner les auteurs et les autrices des plateaux de théâtre ? Est-ce qu’il nous viendrait à l’idée de demander à un boulanger de faire son pain sur le trottoir, en dehors de la boulangerie ? Alors, bien sûr, quand ce type de discussion s’engage, on nous ressort toujours les mêmes auteurs, autrices qui dirigent des lieux prestigieux, de grands festivals… Mais il faut quand même avouer, l’écrire noir sur blanc, que ces quelques arbres majestueux cachent une forêt de misère.

C’est une position que je défends depuis des années et des années… Je ne comprends pas pourquoi les auteurs et les autrices de théâtre sont aussi peu présents dans les centres dramatiques nationaux, les scènes nationales et les scènes conventionnées en qualité d’auteurs et d’autrices associé(e)s. C’est incompréhensible et injustifiable. Cela permettrait à beaucoup d’auteurs, autrices de créer dans des bonnes conditions, en prise directe avec le plateau. Cela permettrait à tous ces auteurs, à toutes ces autrices de se poser, de connaître enfin des conditions financières satisfaisantes, de pouvoir souffler un peu… Et justement, avec le souffle qui reste, d’écrire de beaux textes. Et aussi, en étant pragmatique, un auteur associé peut être considéré comme un membre de l’équipe artistique et donc bénéficier du chômage partiel. Ce qui soulagerait un grand nombre d’auteurs et d’autrices, actuellement.

Les budgets culture des régions étant ce qu’ils sont, les commandes d’écriture diminuent comme peau de chagrin, les sommes proposées aux auteurs et autrices sont souvent dérisoires.

À l’heure actuelle, depuis mars 2020, quasiment plus de commandes d’écritures. Et en ce qui concerne, les tarifs… Je sais que les E.A.T (Écrivains associés du théâtre) et les EGEET (États généraux des écrivains.e.s de théâtre) œuvrent, en commun, à l’élaboration d’une Charte des tarifs. Ce qui est une très bonne chose.

Pour quelques résidences de belle facture, la plupart du temps, les auteurs et les autrices sont confronté(e)s à des résidences où on leur demande d’intervenir dans des hôpitaux, dans des cafés, au club du troisième âge… Bref, de faire le boulot d’un animateur socio-culturel, à moindre coût. Des résidences d’auteur durant lesquelles l’auteur ou l’autrice n’écrivent pas une seule ligne.

À l’heure actuelle, depuis mars 2020, quasiment plus de résidence d’auteurs et d’autrices… Ce qui ne change rien au fait que la plupart du temps, ces résidences n’ont aucun intérêt artistique ou littéraire pour les auteurs et les autrices.

En revanche, il est bon de signaler que les rencontres, résidences d’auteur en milieu scolaire se déroulent dans des conditions très correctes car il existe une vraie attente et un réel engagement des enseignant(e)s, conscient(e)s de l’intérêt de la venue d’un auteur ou d’une autrice dans leurs classes. Il est même assez troublant pour un auteur, une autrice dramatique d’être souvent mieux accueilli(e) dans un établissement scolaire que dans un théâtre.

À l’heure actuelle, depuis mars 2020, aucune résidence d’auteur ou d’autrice de théâtre en milieu scolaire. Quelques interventions ponctuelles sont tolérées…

Enfin, à la lecture de certains papiers, à l’évocation de certains témoignages, au détour d’une interview, on pourrait croire que les auteurs et les autrices de théâtre n’écrivent que pour le théâtre public, le bien nommé « subventionné »… Non. Beaucoup d’auteurs et d’autrices écrivent, avec brio, pour le théâtre privé. Le théâtre privé est un vrai révélateur de talent.

Oui, le théâtre privé est un vrai révélateur de talent en ce qui concerne les auteurs et les autrices de théâtre. C’est une évidence. La situation des théâtres privés est très préoccupante et, à mon avis, ne bénéficie pas de l’attention nécessaire de la part du ministère de la culture.

Les compagnies amateur sont aussi des formidables diffuseurs des œuvres dramatiques contemporaines à travers tout le territoire. Beaucoup d’auteurs et d’autrices ont été découvert(e)s ou redécouvert(e)s grâce au travail inlassable des réseaux amateurs.

Pour les raisons que nous connaissons, les compagnies amateur sont également à l’arrêt. Mais cela me permet d’écrire, à nouveau, toute l’admiration que j’ai pour ces personnes qui, à longueur d’années, se débrouillent, se décarcassent, parfois avec des bouts de ficelles, pour faire entendre à travers notre beau pays la voix des poètes d’aujourd’hui.

Comme je l’écrivais en introduction, le théâtre est multiple, varié, fort de ses richesses et de ses contradictions, en éternel mouvement, questionnement, vouloir privilégier un seul positionnement, une direction unique, nier des évidences, être tenté par une uniformisation de l’écriture dans le seul but de plaire aux décideurs et à une partie du public, c’est oublier l’universalité de notre art, l’aspect populaire du théâtre. L’auteur vient du peuple et écrit pour le peuple sinon pour qui écrirait-il ? Pour un microcosme désabusé et revenu de tout qui souhaite sa disparition. Pourquoi ? Pour avoir quelque chose à dire… Ou alors, pour les enfants cabossés des cités, pour les petits, les sans-grades, pour ceux qui ne vont jamais au théâtre parce que tu comprends le théâtre, c’est pas pour moi… C’est fait par des gens intelligents pour des gens intelligents… A quoi, je réponds, tu sais, je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils d’ouvrier, à dix-huit ans, je travaillais à l’usine en 3X8… Les hommes et les femmes qui écrivent du théâtre viennent de tous les horizons et ils s’adressent au genre humain, qu’importe si nous laissons une trace pour la postérité, ce qui compte c’est l’instant présent, écrire aujourd’hui pour les spectateurs et les spectatrices d’aujourd’hui. Parce que nous sommes vivants. Debout.

Je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils d’ouvrier, à dix-huit ans, je travaillais à l’usine en 3X8… Sur des machines, tu ne peux même pas y croire… Énormes… Avec un casque sur la tête, des lunettes de protection, des gants, des chaussures de sécurité, en bleu de travail et la goldo à la bouche… J’étais parmi les miens. Je sais d’où je viens. C’est pourquoi pendant tant d’années, j’ai pensé que j’étais un imposteur dans le milieu du théâtre… Dans le domaine de l’écriture. Et puis ça m’a passé, avec le temps, parce que je me suis rendu compte que beaucoup d’entre nous venaient de milieux modestes, très modestes… Et je me suis dit, ce sont les autres, les imposteurs… Ceux et celles qui croient mieux que nous savoir ce que nous sommes… Quels sont nos rêves et nos besoins… Parce nous sommes vivants, nous sommes debout. Même un genou à terre, nous sommes debout. Même face contre terre, nous serons debout. Parce que notre colonne vertébrale, c’est le théâtre. C’est vous.

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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