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“Oncle Vania fait les trois huit” de Jacques Hadjaje : un théâtre fraternel et réjouissant

“Oncle Vania fait les trois huit” de Jacques Hadjaje : un théâtre fraternel et réjouissant
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Jacques Hadjaje vient de créer sa nouvelle pièce, au théâtre de Belleville : Oncle Vania fait les trois huit. Entremêlant intrigue sociale et réflexion sur le théâtre, le dramaturge, comédien et metteur en scène nous offre, avec sa belle troupe, une petite gourmandise, un théâtre populaire, fraternel et réjouissant, simple et profond.

Qu’il est bon de voir une pièce de théâtre contemporaine, d’entendre une écriture d’aujourd’hui, qui ne soit pas un discours, une « narraturgie » (J. S. Sinisterra), un énième retour nombriliste de son époque sur elle-même ! Le théâtre de notre époque est bien souvent incapable de se décentrer de lui-même ; nous assistons au sempiternel récit adressé au public sous forme de témoignage, de biographie (souvent tordue ou rapetissée pour qu’elle colle à soi) ou de pseudo expérience – psychiatrique, sociale, sociologique, spirituelle… Ajoutons-y une mise en abyme resucée sur le théâtre lui-même, et nous ingurgitons encore et toujours le même, un peu plus un peu moins, quelle que soit l’écriture.

Il faut croire que cela fonctionne, que le monde s’adore en écoutant parler de lui-même. Les réactions sont toujours les mêmes : « Cette pièce m’émotionne beaucoup beaucoup… et me fait beaucoup beaucoup réfléchir ! ». Réflexion que l’artiste ne manquera pas de compléter en précisant que c’est parce que le théâtre est politique. La mécanique est bien huilée.

Une pièce porteuse d’humanité, d’histoire et d’humour

Mais je m’égare. Reprenons. Qu’il est agréable d’avoir un drame, une fable comme élément fondamental de la structure dramaturgique, et non la réflexivité d’un discours sur le discours dans le discours d’un discours pour le discours ! Ou pour paraphraser Jacques Hadjaje, auteur de la pièce, à propos de l’être du clown : il est bon de voir une pièce qui préfère « le geste à la signification du geste », le faire poétique à la réflexivité sur ledit faire poétique.

Oncle Vania fait les trois huits n’est certes pas l’œuvre qui transforme une vie, mais elle est incontestablement une gourmandise, une gâterie savoureuse, le temps d’un soir, pour ce qu’elle porte d’humanité, d’histoire et d’humour. Inspirée lointainement de l’affaire Lip, elle raconte l’histoire d’une troupe amateur – constituée d’ouvriers et d’une (seule) cadre – qui répète Oncle Vania, alors que leur usine historique, fabriquant des robinets dans une petite ville du Limousin, connaît des difficultés et menace de fermer.

L’espace scénique correspond à la salle utilisée par les sept ouvriers-comédiens pour répéter Oncle Vania, séparé par un rideau de lamelles plastiques propre au chantier, qui forme un faux hors-champ – parce que légèrement transparent – au fond de la scène. Les mois passent, la crise s’intensifie : grève, prise d’otage, négociations, défection, drame… Pourquoi cette pièce d’Anton Tchekhov ? Peut-être parce qu’il fallait un chef-d’œuvre en face du drame ; peut-être parce qu’il y a l’évidence – facile et efficace – d’un enchevêtrement dramatique : l’histoire d’un homme, Ivan Petrovitch Voïnitzki (dit oncle Vania), qui a passé sa vie à exploiter un domaine en envoyant les revenus à l’éminent professeur Sérébriakov qu’il admirait, avant de sombrer dans la désillusion et la rancœur.

Excellence et complémentarité des comédiens

L’interprète de Vania est l’ouvrier Estevan (Jacques Hadjaje), petit-fils d’immigrés espagnols et meneur de la révolte syndicale. Il est l’ouvrier à la parole confisquée, habitée par la colère devant l’injustice sociale ; il est le comédien à la mémoire défaillante, en quête d’une parole libératrice, susceptible de le faire advenir à lui-même. Le statut du théâtre, de sa raison d’être, est posé au cœur de l’action, du drame, et non dans discours contreplaqué, par un vernis de sermon qui s’auto-justifie.

Chacun des comédiens, tous excellents, s’inscrit dans cette recherche artistique, humaine et existentielle, que Jacques Hadjaje a cherché à déployer à travers des états de vie différents, sans jugement ni pesanteur : Colette (Isabelle Brochard), femme d’Estevan, à la vulnérabilité fragile devant la maladie et l’horizon de la mort ; Camille (Anne Dolan), énergique et spontanée, amoureuse de l’amour, elle qui fut battue par son ancien compagnon ; Jeanne (Delphine Lequenne), veuve qui a connu un amour stable et qui oscille perpétuellement – dans son jeu comme du fait de sa situation de seule cadre (donc de cheffe) – entre deux tonalités ; Clara (Ariane Bassery), jeune fille une peu perdue, comédienne débutante, en quête d’un sens que le théâtre lui révèle au fur et à mesure ; Jeff, époux en instance de séparation et père d’un jeune enfant, ouvrier impulsif passant en une fraction de seconde de l’enthousiasme enfantin à l’impatience ; il y a enfin Pierre, prêtre-ouvrier, communiste convaincu et homme de foi, doux metteur en scène de la petite troupe et factieux anticapitaliste, dont le cœur (et la parole) est en ballotement constant entre la colère politique et l’écoute humaine, entre Karl Marx et Jésus-Christ.

« Pierre. Partout où l’homme se libère, c’est le Bon Dieu qui apparaît en pleine clarté.
– Estevan. C’est dans Marx, ça ?
– Pierre. Non, c’est dans la Bible. »

Nous sentons dans l’écriture, fluide et simple, comme une tendresse pour un moment de l’Histoire, celui où la condition ouvrière rencontrait le catholicisme social, celui où différentes humanités – et conceptions humaines – pouvaient s’entrechoquer, cadres et ouvriers, jusqu’à cette reconnaissance ultime, proférée par Estevan, qu’une usine sans patron n’est plus tout à fait l’usine. Une tendresse qui fait souvent défaut aux artistes aujourd’hui, si prompts à condamner ceux qui pensent différemment d’eux, qui accueillent aveuglément l’immigré mais condamne tout aussi aveuglément leur voisin, qui façonnent leur art comme on interagit sur les réseaux sociaux, par l’invective, la colère et le raccourci idéologique.

Une dramaturgie de la tendresse

Jacques Hadjaje est un dramaturge de la tendresse, une tendresse qui s’inscrit dans une tradition toute brechtienne, qui ne fait fi d’aucune difficulté sociale, politique, humaine ou spirituelle, mais qui souhaite les embrasser dans un théâtre où la parole – pour dure qu’elle puisse jaillir – apporte in fine un peu plus de rêve, de compréhension et, osons-le mot, de communion. Telle est aussi l’expérience du dramaturge, qui a beaucoup travaillé avec des amateurs, c’est-à-dire avec des personnes dont la “manipulation” de la parole n’est pas le premier métier.

Il y a certes quelques facilités dans le texte : la dénomination du patron, Dieuleveut, surnommé le Bon Dieu, comme un rapide contrepoids à la présence du prêtre ; le monologue de ce même prêtre dont l’enfance fut habitée par un ami imaginaire, Vlad, qui suggère implicitement que la foi serait comme un prolongement palliatif ; les questionnements sur le théâtre pendant une crise sociale (tel un succédané de la pensée de Theodor Adorno sur la culture traditionnelle, « culture transparente pour le matérialisme », dont on retient généralement la seule parole, dès lors nécessairement simplifiée : « écrire un poème après Auschwitz est barbare ») ; l’interrogation superficielle sur la responsabilité et le destin portée par le personnage Clara…

Ces facilités ne retirent rien au bon moment qui nous est proposé : la possibilité de voir une authentique pièce sur des problématiques actuelles, une fable (Brecht, encore) sans prêchi-prêcha, imprégnée d’un humour frais, affectueux, dénué de toute caricature corrosive et cruelle, un humour empruntant d’ailleurs à de nombreux registres, du comique de situation au jeu de mots en passant par la gestuelle, les interactions, le quiproquo…

La grande réussite de Jacques Hadjaje et de sa troupe (très professionnelle !) est, en somme, de retrouver le sens d’un théâtre populaire, fraternel et réjouissant, simple et profond.

Pierre MONASTIER
(avec Pauline Angot)



Spectacle : Oncle Vania fait les trois huit

Création : 6 mars 2019 au théâtre de Belleville
Durée : 1h30
Public : à partir de 14 ans
Texte : Jacques Hadjaje
Mise en scène et scénographie : Anne Didon et Jacques Hadjaje
Avec Ariane Bassery, Isabelle Brochard, Sébastien Desjours, Anne Dolan, Delphine Lequenne, Laurent Morteau et Jacques Hadjaje en alternance avec Pierre Hiessler
Lumière : Pierre Peyronnet
Costumes :
Delphine Lebon
Administration :
Fabienne Marilleau 
Production : compagnie des Camerluches
Diffusion : Emmanuelle Dandrel

Crédits photographiques : Laurent Morteau



Où voir le spectacle ?

Spectacle vu le mercredi 6 mars au théâtre de Belleville (Paris)

– Du 6 au 31 mars 2019 : Belleville (Paris)
> Mercredi au samedi à 21h15, dimanche à 17h30
.

ONCLE VANIA FAIT LES TROIS HUIT (c) Laurent Morteau



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