Avec Électre des bas-fonds (Actes Sud-Papiers), Molière 2020 de l’auteur francophone vivant, Simon Abkarian signe une pièce véritablement originale, dont la langue à la fois classique et moderne s’inscrit dans la grande tradition mythologique. Il ne peut cependant échapper au grand piège de notre modernité : la compréhension psychologique de toutes les causes et de chaque personnage.

Au printemps dernier, Simon Abkarian remportait le Molière de l’auteur francophone vivant, récompense devenue très contestable depuis la victoire en 2019 de Benoît Solès pour La Machine de Turing, pièce qui ne méritait pas le titre de création mais d’adaptation – fort réussie au demeurant. Il ne s’agit pas ici de revenir sur une polémique passée, qui a suscité beaucoup de passions individuelles à défaut de voir la moindre personne – y compris des confrères qui se sont empressés de soutenir la star théâtrale du moment, dans ce ballet désormais connu de l’entre-soi baveusement cultureux – prendre le temps de lire avec sérieux les deux pièces citées.

Ce qui nous intéresse ici, c’est ce qui différencie la création de l’adaptation, Simon Abkarian s’emparant avec délectation d’un mythe antique sur lequel beaucoup d’encre a déjà coulé. Contrairement à La Machine de Turing, la forme même de Électre des bas-fonds est inédite : l’œuvre est, dans sa construction, dans sa structure, dans son organisation, profondément originale. C’est le premier pas d’une authentique création, le second étant que les citations que Simon Abkarian emprunte à ses prédécesseurs – qu’ils soient dramaturges antiques ou chercheurs contemporains – ne constituent pas des scènes intégrales.

Une langue choyée

Simon Abkarian, Électre des bas-fonds Actes Sud-Papiers couvertureLa langue de Simon Abkarian est riche, d’un lyrisme presque suranné tant il connut de manifestations au cours des siècles passés, en alexandrins ou en vers libres, avant de se voir délaissé pour des tournures déstructurées, à la musicalité incertaine. À la lecture d’Électre des bas-fonds, nous voyons un homme de théâtre profondément amoureux de la langue, de sa corporéité, de son déploiement sur la page et dans la bouche, une langue qu’il mâche longuement avant de la jeter à la face du monde, dans un registre et sur la scène.

Je pourrais revenir longuement sur l’expérience de Simon Abkarian au sein du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, sur ses relations artistiques avec Eschyle, Sophocle et Euripide qui ont construit en leur temps le destin des Atrides. Je l’aurais fait s’il s’était agi d’un roman ou d’un essai. Cette Électre est un poème théâtral, c’est-à-dire une œuvre qui, à force d’être considérée comme trouée ou couchée (non sans raisons), ne parvient plus à être considérée comme un acte littéraire à part entière, ce que je défends, ayant l’histoire pour moi.

La langue, disais-je, est choyée par Simon Abkarian, au risque de quelques bavardages. Incomparable vertu en ce temps d’abondante production théâtrale que d’aucuns célèbrent pour sa diversité, pour la prétendue créativité des auteurs contemporains (comme si ce seul qualificatif était une vertu en soi), et que je déplore souvent pour ma part en raison de sa pauvreté – facilité ou paresse – littéraire.

C’est que Simon Abkarian ne cherche pas à tirer le mythe à lui-même en recouvrant de noms antiques des héros actuels, mais s’inscrit au contraire humblement dans une lignée ancestrale, de Sophocle à Jean Giraudoux et Michel Azama, d’Eschyle à Jean Cocteau, Henry de Montherlant ou encore Fabrice Hadjadj. Il puise à la source du mythe antique, respectant les personnages tels qu’ils lui ont été transmis, en leur donnant modestement des résonances encore inexplorées.

Un chœur de femmes assumé

Dans le cas présent, la pièce tintinnabule de voix féminines (douze femmes pour quatre hommes), de Clytemnestre aux prostituées d’un lupanar, Troyennes captives devenues choreutes singulières, esclaves soumises au désir des corps victorieux mais dont la chair s’exprime en des danses collectives (la danse est pensée comme un élément central de la mise en scène, quand elle n’est évidemment que soulignée littérairement par les didascalies).

ÉLECTRE. Ô père, je veux que tout brillant tu ressurgisses sans fin dans les récits des hommes.
Pour moi tu seras toujours le roi régnant,
Le père prodigue, et procréant,
Le jeune homme éternel chevauchant la victoire dans l’utérus du temps.
Père, ne reste pas ainsi figé dans l’œil du regret.
Jusqu’à quand vas-tu errer ?
Père, je n’étais pas là pour la levée de ton corps.
Sur tes yeux clos je n’ai pas posé les pièces d’or.
Je n’ai pas recouvert tes lèvres de sel consacré.
Je n’ai pas sacrifié de taureau pour payer le prix de ton passage.
Mon corps, mon amour, ma force, ma jeunesse sont intactes, père.
Ils sont les quatre piliers sur lesquels repose le temple de mon serment.
Je vais traquer tes assassins et les frapper de mort.
Pour cette course fatidique tu espérais un fils,
Laisse-moi prendre sa place.
Électre ne vaut pas moins qu’Oreste.
Pour venger le père, la fille n’est pas moins légitime que le fils.
Ma haine est pure comme le feu.
Tant que je n’aurai pas rattrapé tes ennemis,
Mes poumons n’auront pas de répit. (Avec un couteau, elle coupe une mèche de ses cheveux.)
À défaut d’un sacrifice digne de ta grandeur,
Accepte ô mon père cette mèche,
Offrande dérisoire que je dépose sur ta tombe abandonnée.
Tout le temps de mes printemps j’ai laissé pousser mes cheveux.
Aujourd’hui je t’en offre une branche.
Car aujourd’hui je me lance dans l’arène.
J’y trouverai la mort ou bien la donnerai.

Dans cet hymne à la femme, Chrysothémis, telle l’aphélie au regard de la brûlante révolte qui sourd, joue une partition singulière ; elle est la mesure de la folie, de l’anormalité, de la monstruosité qui croît impitoyablement au fil des scènes. Même Oreste use du travestissement pour pénétrer sa terre originelle, se faisant femme pour approcher et abattre les parricides. Toutes ces entrailles féminines, qui ont été poissées d’humiliation, saboulées dans leur dignité, qui ont chanci sous l’aigreur ou porté leur fureur jusqu’à l’incandescence indomptable, vibrent à l’unisson du fond de cet ergastule vénérien. Simon Abkarian souhaite rendre hommage à la femme, et il le fait bien.

Un psychologisme inévitable

Le grand défaut de la pièce – et il semble que rares sont ceux qui y échappent désormais – est de circonscrire le mythe à une compréhension psychologique des personnages. Pourquoi Clytemnestre a-t-elle tué Agamemnon ? Pourquoi Électre doit-elle se venger ? Pourquoi Oreste s’inscrit-il dans cette malédiction ?

Autant de questions qui, dans le mythe, ne trouvent jamais de réponses franches, laissant aux protagonistes un espace de liberté, donc de compréhension pour nous lecteurs, abyssal. Dans Électre des bas-fonds, tout est décrypté, analysé avec des mécanismes psychologiques établis, vérifiés, bornés : Clytemnestre étant une femme brisée par la mort d’Iphigénie, ne voyant plus en son mari l’époux et le père, mais le roi meurtrier, sa colère était justifiée voyez-vous… Dans une allusion peu subtile à l’actualité, Égisthe se voit revêtu du costume de violeur de belle-fille, comme si son existence n’était pas déjà dense et suffisamment noire, comme s’il fallait nuancer par ailleurs le côté sage de Chrysothémis par une attitude héroïque bien comprise par tous… Les atermoiements d’Oreste entrent dans cette logique, de même que les emportements qui secouent les choreutes. Etc. Chaque personnage trouve ainsi sa congruente explication dans les méandres psychiques de son caractère.

Or le mythe, comme la rose d’Angelus Silesius, est sans pourquoi – ou il en a un nombre incalculable, qu’il nous faut embrasser sous peine de le mutiler –, donnant ainsi une unité métaphysique au monde ; le théâtre contemporain regorge quant à lui de causes et de conséquences multiples mais constamment jugulés par un étonnant désir de toute-puissance des artistes sur leur production. Dans son grand classique La Société du Spectacle, Guy Debord évoque ce détachement de la culture de ce qu’il appelle « l’unité de la société du mythe », soulignant que cette indépendance a certes permis à la culture de « commencer un mouvement impérialiste d’enrichissement », mais a provoqué « en même temps le déclin de son indépendance », parce que la culture (pour ma part, je distinguerais ici davantage l’art et la culture, au sens où Pasolini l’entendait, mais passons…) est fondamentalement insuffisante en elle-même, ainsi coupée de toute racine originelle, donc soumise aux aléas de l’histoire, de la société spectaculaire et, ajouterais-je, des artistes plus ou moins conscients de leurs limites. En somme, les dieux sont morts, vive le règne du « moi » autocrate !

Pierre MONASTIER

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Simon Abkarian, Électre des bas-fonds, Actes Sud-Papiers, 2019, 112 p., 15 €

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