La Migration, compagnie dijonnaise de cirque, s’est résolument lancée dans la transition écologique, jusqu’à changer ses habitudes de production, de consommation ou encore sur le plan financier. Un choix profondément cohérent mais non dépourvu de difficultés. Récit.

La Migration, compagnie de cirque en extérieur basée à Dijon, intègre l’éco-responsabilité au cœur de sa démarche artistique. Quels sont les moyens pour une troupe comme celle-ci de modifier ses pratiques et de s’engager en faveur d’une transition écologique ? Où en sont les structures du spectacle vivant face aux enjeux sociétaux et environnementaux ?

« On s’est retrouvé avec 15 000 bouteilles en plastique »

La metteure en scène et plasticienne Marion Even et son compagnon fildefériste et interprète Quentin Claude ont fondé La Migration en 2015, autour du projet “Landscape”, en Bourgogne-Franche-Comté. En développant ce projet, leur sensibilité aux enjeux écologiques a peu à peu coulé de source et relevé du bon sens.

« Ce n’est pas quelque chose qu’on avait prévu au départ, mais les choses sont venues au fur et à mesure, se souvient Marion Even. On a rencontré des gens qui parlait d’anthropocène et de collapsologie, des sujets auxquels nous sommes sensibles. Ce serait bizarre de parler du “paysage” artistiquement et de ne pas être en cohérence vis-à-vis de ça. »

Comment procèdent-ils ? « À chaque fois qu’on va dans un lieu, on nous donne des bouteilles en plastique, explique-t-elle. Lors de notre première tournée, on s’est ainsi retrouvé avec 15 000 bouteilles dans le camion… Ce n’est pas normal ! Ce sont aussi des questions qu’on se pose personnellement : chez nous, on vit avec zéro-déchet, en essayant de réduire notre impact environnemental. »

Création zéro-déchet, engagement et tournées cohérentes

Pour chaque représentation de leur création Lieux-Dits, l’équipe s’évertue à limiter sa consommation d’objets à usage unique : « On essaie d’en utiliser le moins possible, mais c’est difficile, reconnaît la jeune artiste. Il y a des problèmes que nous n’arrivons pas à résoudre : par exemple, nous sommes obligés de joindre nos tapis de danse au sol, des lais d’un mètre cinquante, avec du scotch en plastique. Nous n’avons pas encore trouvé d’alternative. » Marion Even et Quentin Claude ont mis en place un système de cuve dans leur camion pour que, lors des tournées, chacun puisse se servir en eau avec sa gourde. Au niveau de cette petite équipée de huit personnes, la transition écologique passe donc par des changements d’habitudes.

C’est aussi leur organisation générale qui migre vers plus d’éthique, sur le plan financier notamment, avec un changement d’opérateur bancaire au sein du crédit coopératif la Nef. Cet organisme autonome permettrait une meilleure traçabilité de l’argent et reverserait ses intérêts à des entreprises dites responsables. La Migration est aussi engagée pour le mouvement mondial ‘‘1 % pour la planète’’. « Une partie de notre imposition est reversée à une association que l’on choisit, précise la cofondatrice de la compagnie. Cette année, c’est l’association bourguignonne Graines de troc. »

Le couple d’artistes souhaite favoriser également les tournées cohérentes. « On essaie de réunir les dates, même si c’est quelque chose qui ne dépend pas seulement de nous. On se retrouve parfois à faire des étoiles dans toute la France. » Sur cette question des déplacements, la situation est encore loin d’être optimale, même si La Migration met en place une incitation vertueuse. « Notre façon d’agir au mieux est de proposer des tournées cohérentes aux lieux, avec un coût plus avantageux sur nos spectacles, s’ils prennent en compte ce principe. »

‘Infuser le monde de la culture »

Pour chaque compagnie, les besoins et les solutions diffèrent. Si une troupe de théâtre en salle se pose des questions techniques davantage liées à l’électricité par exemple, certaines problématiques comme celles des costumes ou encore du catering restent néanmoins les mêmes pour tous.

« On est tous d’accord pour être écolo, mais le faire, c’est autre chose, constate Marion. Je sais qu’à Besançon, Les deux scènes ont arrêté de donner des bouteilles en plastique aux artistes et distribuent des gourdes. On essaie d’avoir des catering zéro-déchet, mais toutes les salles ne le font pas. Faire des efforts peut sembler contraignant au début, mais ce n’est pas impossible. »

S’il reste du chemin à parcourir, cette prise de conscience infuse peu à peu le monde de la culture. En juin dernier, la compagnie a par exemple été invitée lors d’un atelier de réflexion sur l’anthropocène par la scène nationale Les deux scènes. « Pour la première fois, ils ont organisé une sorte de laboratoire avec plusieurs artistes sensibles à ces questions et des chercheurs spécialisés sur le paléolithique et l’évolution des espèces. »

Se ré-inclure dans le paysage

En tournée jusqu’au mois d’octobre, la compagnie présentera sa création de cirque acrobatique Lieux Dits, le 20 juillet à Langres, le 31 juillet à Poitiers, les 25 et 26 septembre au théâtre La Passerelle, scène nationale de Gap. Une création cinétique, dans laquelle les acrobates dansent sur un double fil rotatif imaginé et créé par Quentin Claude.

Originaire de Besançon, diplômée du conservatoire en théâtre, Marion Even a suivi pendant deux ans la chorégraphe Christine Quoiraud, qui fait des performances en milieux naturels. La question du paysage et de la place de l’humain dans son travail est omniprésente.

« On se retrouvait parfois seules dehors, sans public et ça faisait œuvre, se rappelle la jeune artiste, qui s’en inspire encore. Dans ce contexte, on se dit qu’en fait, on n’est pas vraiment seuls. Il y a les arbres, les insectes et les fleurs… Ça m’a beaucoup questionnée sur ce qu’est un spectacle. Dans certaines cultures primitives, le concept de nature n’existe pas, car chacun se considère comme partie intégrante de celle-ci. En Occident, on l’a objectivée. Au sein de La Migration, on cherche à sortir de cette position binaire, en se ré-incluant dans la nature. »

Pour la compagnie La Migration, qui partage ses locaux avec l’association CirQ’ônflex, dans le quartier de Fontaine d’Ouche à Dijon, avoir des pratiques artistiques éco-responsables intervient en continuité avec leurs valeurs et le sens de leur démarche artistique. Une posture qui trouve un écho dans leurs créations et qui adhère aux paysages, aussi bien urbains que ruraux, sans leur faire violence.

Morgane MACÉ

Correspondante Bourgogne-Franche-Comté

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En savoir plus : compagnie La Migration

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Photographie à la Une : LIEUX DITS – Cie La Migration (© Hippolyte Jacquottin)