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ESS et droits culturels au prisme des capabilités : l’ESS comme vecteur de promotion (4/4)

ESS et droits culturels au prisme des capabilités : l’ESS comme vecteur de promotion (4/4)
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Depuis près de deux ans, à travers de nombreux articles consacrés aux initiatives artistiques relevant de l’économie sociale et solidaire (ESS), à travers les chroniques de Jean-Michel Lucas et de l’association Opale, à travers de multiples entretiens écrits et vidéo, Profession Spectacle développe une analyse approfondie et exigeante sur les liens entre le milieu artistique, les droits culturels et l’ESS.

Raphaël Lhomme, professeur de sciences économiques et sociales en Franche-Comté, se propose d’éclairer en quatre articles notre débat, à partir des « capabilités », concept cher à l’économiste et philosophe Amartya Sen.

4/4. L’ESS comme vecteur de promotion des droits culturels

Il nous semble que les initiatives s’inscrivant dans le cadre de l’économie sociale et solidaire (ESS) peuvent permettre la promotion et l’application des droits culturels, inscrits dans la législation française, et que nous avons précédemment analysés avec le concept de capabilités. À la condition cependant que ces initiatives ne négligent pas la dimension politique dont elles sont porteuses et qui est souvent à l’origine de leur création. Le risque est grand en effet que des initiatives créées initialement dans un objectif politique de transformation sociale tombent dans les travers de la bureaucratisation ou de la marchandisation, devenant alors un autre type d’entreprise cherchant à rivaliser avec les entreprises capitalistes et s’alignant finalement sur leurs pratiques (en valorisant notamment leur poids économique).

D’où l’importance, soulignée par Jean-Louis Laville1 – notamment – et que nous partageons, de ne pas cantonner les organisations de l’ESS à des statuts juridiques alternatifs – autrement dit à leur dimension économique. Si les statuts juridiques de l’ESS ont leur importance, comme en témoigne l’expérience du Bar Atteint à Belfort, il convient cependant d’envisager ces organisations plutôt comme des actions collectives qui se veulent des initiatives autant citoyennes qu’entrepreneuriales, les dimensions politiques et économiques étant indissociables.

Jean-Louis Laville mentionne à cet égard certaines expériences pionnières d’économie solidaire du XIXe siècle aux États-Unis, où les femmes se sont appuyées sur des entreprises économiques (services de proximité notamment) dans le but émancipateur de faire reconnaître leur statut de citoyenne à part entière et leurs droits politiques. Le deuxième « S » de « ESS » ne doit donc pas être négligé selon nous ; il indique des finalités plus larges, irréductibles aux statuts juridiques, à visée émancipatrice et devant promouvoir l’intérêt collectif.

Si l’on suit Jean-Louis Laville, la réaffirmation du politique par les organisations de l’ESS doit se faire sur deux plans complémentaires. Tout d’abord, sur le plan interne, elles doivent s’efforcer de prolonger l’élan citoyen initial dans leurs activités, « par le maintien d’une capacité et d’un droit collectif d’expression pour les différentes catégories d’acteurs concernées ». Là encore, il convient de dépasser l’égalité juridique entre les sociétaires (qu’ils soient des travailleurs, des usagers, des personnes morales, etc.) pour qu’elle se traduise en de réelles relations égalitaires et de réciprocité entre les acteurs. Autrement dit, il convient de favoriser un fonctionnement démocratique interne. De telles pratiques auraient notamment pour effet de développer les capabilités des individus y prenant part, en renforçant leur pouvoir d’agir, ainsi que leur capacité à former des opinions réfléchies et soumises au débat, renforçant de la sorte la dignité et l’épanouissement personnel de chacun, mais aussi la solidarité entre les personnes et leur capacité à participer à un débat démocratique plus large.

D’ailleurs, la réaffirmation du politique doit aussi se faire sur le plan externe. Cela signifie que les expériences d’économie solidaire doivent pouvoir se faire entendre dans l’espace public, et notamment auprès des pouvoirs publics, de façon à définir avec ces derniers l’intérêt collectif et à « co-construire » les politiques publiques. Cela est notamment fondamental pour la promotion des capabilités, et des droits culturels en particulier. Nous avons vu en effet précédemment que le développement des capabilités relève d’une responsabilité sociale et dépend des arrangements institutionnels en vigueur. Il nous paraît donc essentiel que les initiatives de l’économie solidaire visant à promouvoir et à défendre les droits culturels se coordonnent et se structurent de manière à se faire entendre dans l’espace public et à contribuer au changement institutionnel, notamment en pesant sur les pouvoirs publics. Nous avons d’ailleurs montré précédemment le rôle important que peut jouer la société civile dans la promotion des droits humains. Des initiatives comme celle de l’UFISC vont dans ce sens, en cherchant notamment les moyens de réinventer la politique culturelle.

L’enjeu est important, puisque comme nous avons essayé de le montrer à travers cette série d’articles, promouvoir les droits culturels revient à développer les libertés individuelles et à favoriser l’émancipation des individus. En luttant contre l’ignorance et en développant des capacités d’empathie plus grandes chez les individus, cela doit renforcer également le lien social et la qualité du débat démocratique, si essentielle à la promotion d’autres libertés et droits humains ; et ce dont notre société aurait grandement besoin.

Les différentes initiatives de l’ESS, à la condition qu’elles réaffirment sans cesse leur ambition de transformation sociale, ont selon nous un rôle important à jouer pour participer à la définition d’une politique culturelle soucieuse de développer et de respecter les droits culturels, qui eux-mêmes pourront permettre de développer d’autres capabilités, et finalement d’améliorer le bien-être de l’ensemble de la population. Telle est précisément la fécondité de l’approche par les capabilités.

Raphaël LHOMME

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Télécharger l’étude intégrale en pdf :
Raphaël Lhomme – ESS et droits culturels au prisme des capabilités
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Notes :
1 On ne peut que vivement recommander la lecture de son ouvrage synthèse, L’économie sociale et solidaire. Pratiques, théories, débats, Editions du Seuil, 2016.


Déjà parus

1/4. L’approche par les capabilités, un plaidoyer pour les libertés

2/4. L’importance du débat démocratique pour promouvoir les capabilités

3/4. Capabilités et droits culturels



 

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