“Et ma cendre sera plus chaude que leur vie” : le voyage au bout de la nuit de Marina Tsvetaeva

“Et ma cendre sera plus chaude que leur vie” : le voyage au bout de la nuit de Marina Tsvetaeva
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Marie Montegani propose une biographie étonnante de Marina Tsvetaeva, avec Clara Ponsot dans le rôle-titre : Et ma cendre sera plus chaude que leur vie présente un visage assez odieux de l’écrivaine russe pour qui ne l’a jamais lue (et n’aura peut-être pas envie de la lire à l’issue de la pièce) tandis qu’aux yeux de qui a déjà parcouru ses œuvres, elle confirme le destin complexe et torturé de leur auteure. Statique et assise de bout en bout, la comédienne livre une véritable performance, dans une ambiance sombre, comme un voyage au bout de la nuit toujours en attente de lumière, de transfiguration.

À voir notamment au Lucernaire (Paris) jusqu’au 6 avril.

Alors que nous étions encore assez loin de nos vingt ans, une phrase de la biographie du poète Jules Laforgue (1860-1887), auteur des Complaintes et de l’Imitation de Notre-Dame la Lune, nous avait marqué – il était dit : « sa vie fut brève et triste ».

Une œuvre nourrie du scandale de sa vie

À voir le spectacle que le théâtre du Lucernaire consacre à la vie de Marina Tsvetaeva (1892-1941), l’on se dit qu’il en fut de même pour la poétesse russe, bien qu’elle vécût un peu plus longtemps et participât une merveilleuse floraison poétique (Maïakovski, Blok, Essenine, Mandelstam, Akhmatova, Pasternak, Brodski) qu’abrégea, sans heureusement l’étouffer, le totalitarisme soviétique.

Car la vie de Marina Tsvetaeva ne fut pas très longue et surtout ne fut guère joyeuse : c’est du moins ce que retire le spectateur de la pièce Et ma cendre sera plus chaude que leur vie qui, à partir des carnets de l’auteure et de l’essai que lui consacra l’universitaire et critique littéraire Tzvetan Todorov, présente un récit autobiographique et poétique la dramatique trajectoire d’une femme qui abandonna beaucoup (trop ?) pour l’écriture. Car son œuvre s’est nourrie, enrichie et en quelque sorte légitimée de ses épreuves et de ses négligences. Son œuvre, au fond, s’est nourrie du scandale de sa vie, en a tiré sa force de profération, sa puissance de revendication, sa quête de justification.

C’est cette femme rebelle, mais souvent insupportable dans sa façon de justifier lyriquement ses fautes, qu’incarne Clara Ponsot dans la mise en scène oppressante, statique et saturée de Marie Montegani. Une mise en scène « noir foncé », sombre jusqu’à l’excès, dessert parfois celle à laquelle elle voudrait rendre hommage, mais comporte un fond visuel et sonore envoûtant et généralement cohérent, consonnant avec les propos de la poétesse russe. Malgré un timbre et un ton un peu trop affectés et désincarnés, Clara Ponsot, seule en scène pendant plus d’une heure, livre une véritable performance. Pour cette mise en scène, pour cette performance, pour ce qu’elles disent de la poétesse et du scandale de sa vie, nous recommandons donc ce spectacle qui donnera envie (ou pas !) de se plonger dans l’œuvre de Marina Tsvetaeva.

Une biographie et une mise en scène « noir foncé »

Sombre et dramatique fut la vie de Marina Tsvetaeva, que l’on en juge : une fille, Irina, morte de faim à l’orphelinat auquel elle l’avait confiée pour échapper à la famine qui sévissait alors, une autre fille, Alia, déportée puis exilée par l’administration stalinienne appelée « Goulag », un mari fusillé malgré son engagement dans la police politique de Staline (le NKVD), des aventures sans lendemain avec des hommes et des femmes, la relégation dans une cité perdue de l’obscure et lointaine république de Tatarie et, enfin, le suicide par pendaison.

Le récit mis en scène par Marie Montegani semble s’efforcer de justifier ces choix et ces errances, de les justifier (« je n’ai pas oublié Irina pour la poésie ») et presque de les racheter par l’écriture : « ce livre est pour moi sacro-saint ». Les contradictions de la poétesse ne sont pas non plus éludées, bien que cela ne soit pas forcément recherché : on la voit, on l’entend ainsi célébrer un mari auquel souvent elle sera infidèle.

Confrontée à un tel sombre matériau, Marie Montegani aurait pu choisir le contraste, souligner la lumière trouvée dans l’écriture, le rayonnement trouvé dans la poésie. Sa mise en scène statique et sombre prolonge au contraire la noirceur de la biographie, la réitère, conférant à l’ensemble une impression d’enfermement, d’oppression, de ressassement : car Clara Ponsot, tout au long de la représentation, est assise sur une chaise, vêtue d’une robe noire, au milieu d’une scène plongée dans l’obscurité. Cela souligne certes gracieusement l’ovale et la lumière de son visage : au tout début du spectacle, seul le haut de son front bombé apparaît ainsi sur fond de nuages et de brumes. Mais le choix d’une telle mise en scène n’aide pas le spectateur à se représenter l’itinéraire de la poétesse.

Un ton qui manque de chair, pour dire la cérébralité et le scandale ?

Il n’est pas question de nier ni même de minorer la performance d’actrice de Clara Ponsot qui porte tout entière sur ses épaules la profération biographique. Mais son timbre et son ton nous semblent, à plusieurs reprises, excessivement affectés et artificiels, excessivement « aériens » et finalement trop désincarnés. Or, il ne s’agit pas dans la pièce, pour l’essentiel, de dire des poèmes, ce qui à la rigueur pourrait justifier ce ton déclamatoire (encore que cela ne laisserait pas d’être agaçant) mais de raconter un itinéraire, de confier des peurs, des douleurs et des joies : un ton affecté ne convient guère à de telles confidences. Et même il contient, de façon certes subliminale et peut-être involontaire, une critique de celle à laquelle il s’agit de rendre hommage.

Car permettre ainsi à la poétesse russe, prise dans l’exaltation, de clamer de façon désincarnée les malheurs de sa vie la rend, la fait apparaître, réellement cérébrale : ne clame-t-elle pas en effet que « le sexe est ce qui doit être surmonté », que « la chair doit être dépassée », que le poète doit « surmonter la vie » ? Ne paraît-elle pas excessivement détachée de ses proches ? Au fond, dans la représentation qu’en donne Et ma cendre sera plus chaude que leur vie, elle nous a paru assez odieuse cette Marina Tsvetaeva, revendiquant même parfois son indignité comme un droit et un mérite, selon une attitude qui ne serait qu’hypocrite si elle n’avait pas des conséquences aussi dramatiques.

Et nous nous disons finalement, en reconnaissant que c’est peut-être prêter beaucoup à la mise en scène, que la représentation de ce scandale a peut-être été recherchée par la pièce, recherchée pour en manifester la teneur, en expliquer le sens voire en minorer l’ampleur : immoralité, inhumanité même d’une épouse qui délaisse son mari et d’une mère qui abandonne à l’orphelinat, où elle l’y laisse mourir, celle de ses deux filles qui eut le malheur de n’être pas sa préférée ; immoralité d’une femme qui multiplie les liaisons avec des personnes des deux sexes. Indignité finalement d’une femme qui, alors que cela était encore profondément choquant, revendique, et justifie par son écriture, non seulement la liberté de choisir sa sexualité et de s’affranchir de ses devoirs conjugaux et familiaux, mais aussi et surtout la liberté de créer et de gouverner sa vie en fonction de son art, quitte à manquer, pour faire des vers, aux devoirs et responsabilités les plus élémentaires d’un être humain.

Envoûtante création sonore et visuelle (scénographie)

Contrastant avec l’immobilité de la comédienne, tout en prolongeant le ressassement de son récit par des images de flux et reflux, la création visuelle imaginée par Nicolas Simonin pour servir de fond, scénique, visuel et mental, à la parole de la poétesse, est selon nous une réussite. Alternant les images historiques et « situées » (extraits d’Octobre d’Eisenstein) avec les images marines de flux et reflux, les images telluriques de lave en fusion, elle constitue en effet une projection réussie et « parlante » des états d’âmes successifs de Marina Tsvetaeva et comme une libération de ceux-ci.

L’accompagnement sonore n’est pas moins pertinent. Il est extrait de La Nuit transfigurée d’Arnold Schönberg, sextuor à cordes composé en 1899 par le compositeur autrichien. L’œuvre est grave, envoûtante, oppressante et sombre, seulement libérée à sa toute fin par une courte exultation lumineuse qui dit la transfiguration. Mais, dans la pièce, malgré son titre qui laisse entrevoir une telle issue, nous n’en sommes pas là : c’est bien le long motif sombre et oppressant de l’œuvre qui se fait entendre. Sans doute le fallait-il pour représenter le voyage au bout de la nuit que fut la vie de Marina Tsvetaeva.

Frédéric DIEU

 



Spectacle : Et ma cendre sera plus chaude que leur vie

Création : 2015
Durée : 1h15
Public : à partir de 16 ans
Texte : d’après les carnets de Marina Tsvetaeva, adapté du recueil Vivre dans le feu présenté par Tzvetan Todorov.
Mise en scène : Maria Montegani
Avec Clara Ponsot
Lumière et vidéo : Nicolas Simonin
Costume : Françoise Klein
Création son : Marianne Pierré
Régie : Rémy Chevillard
Production : Cie les Bacchantes
Diffusion : Delphine Ceccato au 06 74 09 01 67 et delphine.ceccato [@] wanadoo.fr

Crédits photographiques : Xavier Cantat



Où voir le spectacle ?

Spectacle vu le mardi 26 février au Lucernaire (Paris)

– Du 13 février au 6 avril 2019, du mardi au samedi à 21h : Lucernaire (Paris)
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Clara Ponsot, Et ma cendre sera plus chaude que leur vie



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