Rencontre avec le réalisateur belge Fabrice du Welz dont le nouveau film, Adoration, sort ce mercredi dans les salles : l’histoire bouleversante, imprégnée de réalisme poétique, d’un jeune garçon solitaire qui tombe fou amoureux d’une jeune fille psychotique, avec qui il part en cavale…

Adoration vient clôturer la trilogie ardennaise de Fabrice du Welz, après Calvaire et Alleluia, magnifiant cette fois-ci le fol amour d’un jeune garçon simple et innocent pour une jeune fille psychotique. Le cinéaste belge y suit la cavale insensée de Paul et Gloria, que plus rien ne pourra séparer. Le film, présenté en avant-première mondiale au festival de Locarno en 2019, sort ce mercredi dans nos salles.

Synopsis – Paul, un jeune garçon solitaire, rencontre Gloria, la nouvelle patiente de la clinique psychiatrique où travaille sa mère. Tombé amoureux fou de cette adolescente trouble et solaire, Paul va s’enfuir avec elle, loin du monde des adultes…

Entretien avec le cinéaste Fabrice du Welz.
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Votre jeune héros, Paul vit intensément et de façon absolue une histoire d’amour qui semble le dépasser ?

L’idée était d’approcher l’histoire de la manière la plus simple et viscérale possible. Ces jeunes ados sont confrontés à des sentiments trop grands pour eux et s’y perdent. A l’adolescence, les histoires d’amour nous terrassent, le sentiment amoureux est total. Je voulais traiter l’amour comme un éveil spirituel qui tend au mysticisme.

Je déteste le réalisme au cinéma, même si j’y adore l’hyper-réalisme. Ce que je cherche, c’est une sorte d’abstraction, dans tout. Tendre les codes dramaturgiques vers quelque chose qui soit à la fois très abstrait, et très physique.

En même temps, c’est un film où je me suis mis beaucoup plus à nu que d’habitude. Généralement, je me cache un peu derrière le grotesque, des scènes sanguinolentes. Ici, il y avait une vraie volonté d’épure. Le film repose entièrement sur ce gamin, tout est vu à la première personne, avec le regard d’un innocent, d’un doux. Quelqu’un de profondément bon.

Avec Paul, c’est la première fois que vous mettez en scène un personnage d’une telle douceur au cœur du récit.

Accéder à l’émotion, c’est quelque chose que je cherche depuis longtemps. Je sentais que c’était le moment d’essayer quelque chose de nouveau, de dépasser ma pudeur. Les grands cinéastes que j’aime, de Bergman à Almodovar, sont ceux qui n’hésitent pas à se servir de leur intimité pour en faire des films. C’est quelque chose que j’admire, et qui en même temps m’effraie. Je suis un peu à la croisée des chemins avec ce film. J’avais besoin de me confronter à quelque chose de plus simple, et de me mettre en danger.

Au fil du récit, il y a une sorte de basculement, les deux adolescents sont de moins en moins dans la réalité ?

Je fais toujours des films de frontières. On passe de cercle en cercle, les repères sont de moins en moins présents, les choses deviennent presque fantomatiques. Ce qui m’intéressait, c’était de les faire évoluer dans un paradis, puis dans un purgatoire, puis dans un espace infernal, jusqu’à la délivrance, soumise à l’interprétation de chacun.

Vous avez une approche très organique lors du tournage, vous filmez en 360, au plus près des corps des comédiens, auxquels vous donnez beaucoup de consignes pendant les prises.

Je travaille comme un plasticien. On a filmé en argentique, beaucoup utilisé le zoom. Je ne peux pas ne pas vivre les séquences, j’ai besoin d’être un acteur. Je suis au pied des comédiens, et je travaille avec eux. Bon, parfois je m’enflamme vraiment, peut-être qu’il me manque un peu de distance! J’admire les cinéastes cérébraux, qui ont l’intelligence de l’agencement du tout. Moi je suis un cinéaste intuitif. Je travaille comme un primitif, dans l’instant. Moi j’ai besoin de malaxer la matière, de parler à mes acteurs, de les bousculer, de vivre avec eux quelque chose.

La musique et la direction artistique sont particulièrement mises en exergue au début du générique de fin, pourquoi ?

Ce qu’on a voulu faire avec Adoration, c’est un film qui renoue avec le réalisme poétique des années 30 et des années 50, quand le cinéma français faisait de grands films réalistes poétiques : Cocteau, Carné, Franju, Melville…

Aujourd’hui, c’est un genre qui a complètement disparu en France. Le film de genre aujourd’hui est forcément lié au cinéma américain, le cinéma d’exploitation des années 70, et on a oublié que dans les années 50, il y avait un genre florissant en France, le réalisme poétique. Même chez nous en Belgique, avant les Dardenne, il y avait André Delvaux. On voulait faire un film qui se débarrasse du genre à résonance américaine, qui n’hésite pas à basculer dans la poésie. Pour ça, il faut des collaborateurs qui aillent dans ce sens. Il y avait un trio fort sur le plateau entre la mise en scène, les décors et la photo.

Je suis un obsédé de la brillance, des textures. Je suis parfois sidéré de voir le cinéma que nos enfants regardent. C’est peut-être moi qui devient un vieux con, mais tout est lisse, tout est froid. Je pense que les décors ont une âme. Et cette âme apparaît d’une manière ou d’une autre sur la pellicule. Tout ça doit être orchestré à l’image, et en musique. D’autant qu’ici, il fallait traiter l’embrasement amoureux. Le cinéma est un art profondément sensuel, il y a la beauté des décors, des sentiments, de la nature.

Quels sont vos projets ?

Je tourne mon nouveau film, Inexorable, à l’automne. Il se caractérisera par son unité de temps, de lieu et d’action. Tout se passe dans la même maison. C’est l’histoire d’un couple, un écrivain en manque de succès, une femme qui gère tout pour lui, qui l’aime éperdument. Un jour une femme de 20 ans, troublante et troublée, va tout faire pour intégrer la maison. L’idée, c’est de faire un thriller, plus cérébral, mais qui ne peut être qu’une étude de personnages.

Propos recueillis par Aurore ENGELEN / Cineuropa