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Festival d’Avignon – « Les Grands » de Fanny de Chaillé : une identité en quête de parole

Festival d’Avignon – « Les Grands » de Fanny de Chaillé : une identité en quête de parole
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Pourquoi le spectacle ne commence-t-il pas ? L’heure est déjà passée ; nous patientons encore de longues minutes, dans le théâtre Benoît XII, avant l’entrée des comédiens. L’attente laisse étonnamment place à la conscience d’être un public, du fait de la scène vide. Les spectateurs, de ce fait, sont déjà déplacés. Ce temps de latence est-il accidentel ou relève-t-il d’une volonté de créer un appel d’air depuis la scène, en différant quelque peu le début de la pièce ?

Nous l’ignorons, mais ce temps nous est profitable pour accueillir la première apparition : une fillette de ­six ans dont l’aplomb, la gravité, en même temps que la légèreté, interpellent et remplissent le vide laissé par l’attente.

La muette n’aura jamais autant parlé

Elle descend avec assurance les gradins et rejoint la scène, dans un recueillement captivant. Elle marque ainsi deux temps d’arrêt, dos au public, comme si elle passait un seuil, celui de l’espace sacré de la scène. Cette ponctuation symbolique prépare l’espace pour la parole de l’enfant. La voix surgit soudain, en off, superbement accompagnée par la gestuelle de la petite Margot qui gambade, sautille, mime la cour d’école et les rêveries, allongée sur son lit.

C’est tout simple mais efficace : nous rions d’entendre les paroles de la maîtresse revisitées par la logique de l’enfance, faisant apparaître l’injustice des « Grands », en même temps que nous sommes touchés par le fossé qui sépare la fillette de ces « ogres » d’adultes qui ne comprennent rien. Le soliloque de l’enfant dévoile plus l’ignorance de ce que vit l’enfant qu’il ne cherche à culpabiliser l’adulte – ce qui est particulièrement remarquable et laisse libre le spectateur de faire le déplacement.

Par ailleurs, la poésie du discours enfantin ainsi que la séparation du corps et de la voix permettent à Fanny de Chaillé et Pierre Alferi de créer une véritable caisse de résonnance à cette parole-pensée, ainsi qu’une valeur, dans son ordre, « empirique », « arborescente ».

Cette première scène nous dispose pour le reste de la pièce, qui se présente comme la croissance de trois personnages – Margot Alexandre, Guillaume Bailliart et Grégoire Monsaingeon –, chacun joué par trois comédiens différents : un enfant, un adolescent et l’adulte éponyme. Ce temps de maturation fait retentir une polyphonie, celle des trois stades majeurs de la vie, dont les voix s’entremêlent et se confondent.

Celui qui parle ou ne parle plus en moi…

La suite du spectacle montre tout d’abord les trois doublons adultes-enfants, puis les adultes avec leurs adolescents. Si l’intention du metteur en scène de montrer la croissance de ces trois personnages semble évidente, la multiplication des voix produit un autre effet, plus important encore : leur confusion dévoile la coexistence de tous les âges dans chaque personnage et réveille chez le spectateur la voix de son enfance, de son adolescence. En ce sens la pièce parvient à renvoyer chacun d’entre nous à lui-même, aux strates enfouies de son histoire et de son identité. N’ai-je pas enterré une part de moi-même ? Et, lorsque je parle, qui parle ou ne parle plus ?

Dans le cadre du festival d’Avignon, nous trouvons dans la proposition artistique de Fanny de Chaillé un riche écho à la pièce Roberto Zucco, jouée au gymnase Saint-Joseph : celle-ci soulevait également la question de l’identité, face aux « fonctions » sociales qui sclérosent et anéantissent la parole. Nulle échappatoire n’apparaissait alors au cœur de la prison des rôles sociaux, de l’illusion, sinon le crime ou la folie.

L’histoire individuelle comme vérité enfouie

Or la pièce de Fanny de Chaillé, si elle dénonce une parole figée, extérieure à l’énonciateur adulte, ouvre cependant une faille qui révèle l’épaisseur identitaire des personnages, car tissée par une histoire personnelle. Au-delà des exigences sociales auxquelles répond l’adulte, elle révèle une profondeur de la personne humaine du fait de son passé vivant, disponible et garant de la subjectivité, de la possibilité d’une parole personnelle greffée sur le réel de l’expérience. Elle dessine une parole exploratrice – celle enfouie de l’enfant – qui échappe autant aux lieux communs qu’à un fonctionnalisme froid.

Elle révèle aussi, à travers cette confusion des voix, la vulnérabilité de la personne dite « responsable », qui contient dans son histoire autant la fragilité de l’enfance que l’exigence de l’adolescence. Le désenchantement et la toute-puissance de l’adulte se heurtent aux strates de sa propre histoire, où dort un réservoir inexploré que le comédien se propose, par le jeu, d’actualiser.

Comme un appel à regarder en soi-même, pour laisser parler l’enfant qu’il était, à croire dans ses potentialités vivantes, intérieures, qui échappent à la nécrose.

La double limite du discours et de la psychologie sociale

Notons cependant, au moment de clore le spectacle, une énième mise en abyme, grande et pénible mode de cette 71e édition du festival d’Avignon : le discours prend à nouveau le dessus sur le théâtre, à travers la voix de Guillaume Bailliart qui donne un cours sur l’âge adulte aux comédiens venus rejoindre les rangs des spectateurs. Certes, le discours est ici l’objet même du théâtre, puisqu’il est question d’exposer la parole mûre, sûre d’elle-même, autoritaire et figée ; elle se répand toutefois en une explicitation exhaustive, au cours de laquelle la mise en scène perd de sa force initiale.

C’est avec une belle authenticité que Grégoire Monsaingeon lui fait écho, pour conclure ce chemin d’« introspection rétrospective » et dévoiler une parole personnelle, qui assume sa « plasticité » juvénile.

Cette conclusion n’est malheureusement pas sans accents simplistes, faute de prendre à bras-le-corps le chemin douloureux, délicat, qui mène vers les blessures les plus profondes ; en effet, celles-ci font parfois du passé un terrain miné, inaccessible, jusqu’à devenir la raison même de la sclérose. Le prisme de la psychologie sociale, mis en avant dans cette pièce, se révèle bien réducteur dès lors qu’il souhaite expliciter l’impasse de la parole de l’adulte.

Pauline ANGOT

Parler (Répète, Coloc, Les Grands) de Pierre Alferi est publié aux éditions P.O.L.



DISTRIBUTION

Conception et mise en scène : Fanny de Chaillé

Texte : Pierre Alferi

Avec :

  • Margot Alexandre (grand)
  • Guillaume Bailliart (grand)
  • Grégoire Monsaingeon (grand)
  • Soline Baudet (ado)
  • Oscar Boiron (ado)
  • Félicien Fonsino (ado)
  • et six enfants (en alternance)

Chanson : Dominique A

Son : Manuel Coursin

Scénographie, costumes : Nadia Lauro

Lumière : Willy Cessa

Assistanat à la mise en scène : Christophe Ives

Crédits de toutes les photographies : Christophe Raynaud de Lage



DOSSIER TECHNIQUE

Informations pratiques

En téléchargement



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée

Spectacle créé le 7 mars 2017 à l’Espace Malraux Scène nationale de Chambéry et de la Savoie.

  • 20-23 septembre 2017 : Centre Georges Pompidou, Festival d’Automne à Paris
  • 14-18 novembre : La Comédie de Reims Centre dramatique national
  • 18 et 19 janvier 2018 : Centre chorégraphique national de Caen en Normandie avec la Comédie de Caen
  • 23 et 24 janvier : humain Trop humain Centre dramatique national Montpellier
  • 26 et 27 janvier : Centre de développement chorégraphique national Toulouse Midi-Pyrénées avec le Théâtre Garonne
  • 30 janvier : Le Parvis Scène nationale Tarbes Pyrénées, Ibos
  • 20 et 21 avril, Théâtre de Lorient Centre dramatique national



FIN



 

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