Avec plus de huit cent concerts réalisés en l’espace de dix ans et quatre albums, la plus Parisienne des Brésiliennes raconte son parcours musical, aussi métisse qu’électrique…

Elle est cette artiste solaire et décontractée, chanteuse, danseuse, compositrice, guitariste dont on parle le sourire aux lèvres comme si elle donnait du bonheur… Au lendemain de son concert ‘‘sound-system’’ au théâtre antique d’Arles, dans le cadre du festival Les Suds, une bulle d’oxygène après les Rencontres de la Photographie, les rues de la vieille ville camarguaise bruissaient de la question : « Alors, tu l’as kiffé le concert de Flavia ? » – « À fond ! Elle a une belle énergie ! »

La jeunesse de Flavia Coelho, dans les bas-fonds du Brésil, aurait pu en faire une déprimée ! Loin d’elle cette perspective… Comme le petit peuple des favelas et des campagnes de son « pays tropical », la Franco-brésilienne à la crinière rousse qui n’était pas née du bon côté de la barrière est une résiliente et une « guerrière ». La joie de vivre et la « bossa muffin » dont elle a fait sa marque de fabrique sont inscrits dans son ADN ou mieux son « DNA », titre justement de son dernier album.

Entretien exclusif avec Flavia Coelho.
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Faut-il être Brésilienne pour posséder cette « richesse exubérante qui vient de l’intérieur » ?

Peu importe d’où l’on vient… Il faut valoriser ce qu’on est, donner du prix à ce qu’on a ! Ce qui est à nous est à nous. Personne ne peut nous le retirer. C’est ça « la richesse qui vient de l’intérieur » dont je parle dans DNA. Tout le monde possède cette richesse, même ceux qui ne connaissent ni leur histoire ni leurs parents. Il faut absolument croire à ce qu’on est !

Tout en vous évoque le Nordeste, une région située entre Salvador et l’Amazonie…

J’ai toujours revendiqué mes manières de « Nordestina ». Je parle avec les mains et j’ai l’accent du Nordeste. Pour moi, c’est une force ! Pourtant, au Brésil, c’est considéré comme le bas de l’échelle… Mes parents viennent des régions les plus déshéritées du pays, ma mère du Maranhao, proche de l’Amazonie, et mon père du Ceara, le Sertao, une terre semi-aride où seuls poussent les cactus. Comme tous les pauvres des années 1980, ils ont immigré vers le Sud, à Rio de Janeiro, dans l’espoir de s’en sortir. Mais quand j’ai eu sept ans, on est tous repartis vivre au Nord, dans le Maranhao. Ma mère ne nous a rien dit, mais elle avait contracté le SIDA. À l’époque, on ne s’en sortait pas. Elle voulait nous faire connaître sa terre natale. Elle est morte là-bas. J’avais onze ans. C’est de ça dont je parle dans « Paraiso » : « papa vient me bercer/ maman est au paradis ».

On aimerait comprendre d’où vient votre musique électrique métissée…

J’ai grandi au milieu des travestis, des paillettes et de la « purpurina », une poudre d’or dont on s’enduit le corps pendant le Carnaval. Mon père était docker dans le port de Rio, ma mère coiffeuse et maquilleuse de cabaret. Il y a toujours eu beaucoup de musique chez nous. Mon père adorait Serge Gainsbourg. Il cachait ses cassettes audio. Il disait que c’était des musiques « pour faire l’amour ». Dans le Maranhao des années 1990, le reggae était très populaire. On entendait Peter Tosh et Bob Marley dans la rue. Il y avait la guerre des ‘‘sound-systems’’ dans les quartiers avec des mix de vinyles. Mais la base, c’était les musiques typiques, le baiao du Nordeste et le carimbo de Belem.

À quoi jouait la petite Flavia ?

Ma mère avait acheté un seau d’aluminium. Elle me le mettait sur la tête pour faire caisse de résonance : « Allez, vas-y, chante Flavia. » Et elle me faisait tourner comme ça dans la maison ! Elle croyait en moi. Tout le monde l’appelait Claudette mais son vrai nom, c’était Claude Mira. Claudette disait : « Plus vite tu sauras ce que tu veux faire, mieux c’est » et elle insistait pour que j’étudie les langues… À sa mort, je suis partie vivre avec mon père dans la lointaine périphérie de Rio, à São Gonçalo. On écoutait du pagode, du funk, de la MPB, la musique populaire brésilienne. J’avais à peine quatorze ans quand j’ai répondu à une annonce, un groupe de Rio qui cherchait une chanteuse. Je n’avais jamais tenu de micro et j’ai bluffé sur mon âge, mais j’ai eu le casting ! Pendant deux ans, j’ai chanté la nuit jusqu’à deux heures du matin en cachette de mon père. Quand il l’a su, bien qu’il soit sévère à l’ancienne, il a dit : « D’accord, mais tu passes ton bac et tu dors chez ta tante en ville. » Quand j’ai eu dix-huit ans, ça faisait déjà quatre ans que je gagnais ma vie avec la musique !

Est-ce avec ces sonorités que vous avez créé la « bossa muffin » ?

J’avais entre les mains tout le traditionalisme de la musique brésilienne : la samba, le funk, le pagode, le reggae, le xote, le baiao et le repente des troubadours du Nordeste… Le Brésil est un monde ! Mais quand je suis arrivée en France, à vingt-six ans, je me suis ouverte à d’autres musicalités, celles de l’Afrique, à la manière dont ces sons avaient évolué, ainsi qu’aux autres sonorités, celles de l’Amérique du Sud et celles des Balkans. Paris est un creuset pour toutes les cultures ! À l’étranger, quand on évoque la musique brésilienne, ça renvoie pour beaucoup à la « bossa » faite d’une guitare et d’un rythme. À cette bossa, qui est une autre tradition musicale née à Rio dans les années 1970, j’ai rajouté le muffin, des sons actuels, ceux de la rue, comme le hip hop. C’est ainsi qu’est née la bossa muffin… Mais dans la pratique, je ne me pose pas de questions et je mélange tout, la cumbia colombienne, les guitares africaines ! Ce qui m’intéresse, c’est surtout de m’amuser et, si possible, de faire prendre conscience au public de ce qui se passe dans mon pays…

À ce propos, qui est ce Billy Django dont vous parlez dans la chanson du même nom ? 

Billy est un justicier ; il n’a aucun sexe : c’est un homme, une femme, un queer, c’est-à-dire quiconque s’élève contre ce président dont on refuse désormais de prononcer le nom mais dont l’initiale est aussi un B et qui a un grave problème avec les questions de genre… Billy vient de la rue. Il est le hors-la-loi Lampiao, le lutteur noir de capoeira ou encore le redresseur de torts Django, dans Django Unchained, de Quentin Tarantino, qui m’a beaucoup inspirée. On peut aussi penser aux héros du film Bacurau, de Kléber Mendonça Filho. Sonia Braga l’institutrice, les habitants du village, le travesti du barrage sont tous des Billy Django ! J’essaye toujours d’orienter mes efforts vers ce qui fonctionne. Vivre, naître et grandir sont déjà des solutions ! Je suis une éternelle optimiste !

Avez-vous des projets pour la suite ?

L’an prochain, je vais faire une pause, prendre une année sabbatique. Être une femme dans ce métier n’est pas sans difficultés, alors je veux faire profiter de mon expérience, aider de nouvelles artistes talentueuses qui sont en train de lancer leur carrière. Je vais aussi lire tous les ouvrages que je n’ai pas eu le temps de lire et je vais peut-être écrire…

Ma vie est un rêve. Ça fait dix ans que j’ai sorti mon premier album. Je chante en portugais partout, ce qui n’est gagné pour personne… J’ai fait huit cents concerts dans plusieurs pays du monde. J’ai sorti trois disques. J’ai où dormir, de quoi manger, un pull en hiver et un bikini en été, et je veux juste qu’on se sorte de cette crise, qu’on continue tous de vivre en bonne santé, et tout ira bien !

Propos recueillis par Kakie ROUBAUD

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En savoir plus : tournée de Flavia Coelho

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Crédits photographiques : Stéphane Barbier