15 septembre 1819 – Véritable monument de l’histoire de la musique, la Grande sonate pour clavier à marteaux  de Beethoven fête les 202 ans de sa publication. Une genèse fiévreuse pour une œuvre de près de trois quarts d’heure… Ce qui fait dire au compositeur, au moment où paraît ce chef d’œuvre : « Maintenant, je sais écrire. »

Voici un monument de l’histoire de la musique. C’est en effet le 15 septembre 1819 qu’est publiée chez Artaria, à Vienne, la 29e sonate pour piano de Ludwig van Beethoven, intitulée Grande sonate pour clavier à marteaux et qu’on retient donc aujourd’hui encore avec ce sous-titre en allemand « Hammerklavier ». Le clavier à marteaux, bien sûr, c’est le pianoforte, qui le distingue du clavecin, dont les cordes sont pincées.

Pour Beethoven, qui la met en chantier fin 1817, c’est un œuvre destinée à dater, c’est pour cela qu’il l’appelle, de façon inhabituelle (il ne l’avait pas fait depuis vingt ans ans !) « Grande sonate ». Après les premières esquisses, il se jette à corps perdu dans cet ouvrage durant l’été 1818, lors d’un séjour en villégiature à Mödling. Plusieurs témoins rapportent cette genèse fiévreuse au milieu de mille soucis causés par la garde de son neveu Karl. Le premier grand biographe de Beethoven raconte ainsi : « Potter [pas Harry, voyons, il s’agit d’un ami du compositeur], entrant un jour dans son antichambre à Mödling l’entendit improviser et attendit, naturellement, surpris et ravi par ce jeu merveilleux, qui parfois produisait des harmonies inouïes (ou plutôt des disharmonies à cause de sa surdité) et parfois des passages rapides et doux. Au bout de peu de temps, Beethoven entrouvrit la porte et regarda dehors ; en voyant Potter, il resta un moment interdit et dit : “Je n’aime pas que quelqu’un m’écoute”. »

Ce grand chef-d’œuvre, opus 106 dans le catalogue, est dédié, comme d’autres, à l’archiduc Rodolphe et se compose de quatre mouvements, qui ont tous une origine particulière. Le premier était à l’origine rien moins que l’esquisse d’un grand chœur à quatre voix, justement pour célébrer la fête de l’archiduc le 17 avril 1818. Le second mouvement, scherzo (qui le plus souvent constitue le troisième mouvement dans la forme classique), était lui-même un esquisse pour un menuet. Ce sera le dernier scherzo de Beethoven dans une sonate pour piano (il n’y en aura « que » deux autres mais quelles autres ! après l’opus 106). En marge de ce scherzo, Beethoven écrit sur la partition : « Une petite maison ici, si petite qu’on ait juste de la place pour soi tout seul… Nostalgie ou désir, délivrance ou accomplissement… »

Le monumental adagio, le plus long écrit par Beethoven, était le premier composé. Étrangement, Beethoven envoie au moment de la publication une lettre à son ami Ries, chargé de traiter avec les éditeurs, pour lui demander d’ajouter in extremis les deux petites notes qui l’ouvrent. Ries croit qu’il a un peu perdu la tête, mais admet bien vite que cet ajout est fondamental.

Enfin, le quatrième mouvement comporte trois parties : un largo, un allegro, puis un allegro risoluto, Beethoven écrivant en italien « Fuga a tre voci con alcune licenze ». Il a des doutes au moment où il envoie la partition à Ries pour publication : la sonate est longue de trois quarts d’heure ! Il en devient quelque peu hésitant : « Si la sonate ne convenait pas pour Londres (seconde ville où elle sera publiée), j’en pourrais renvoyer une autre, ou encore vous pourriez laisser le largo et commencer tout de suite à la fugue dans le dernier morceau, ou bien : le premier morceau, l’adagio et pour le troisième le scherzo et le largo et l’allegro risoluto. Je vous laisse décider de cela comme vous le jugerez bon. » Fort heureusement, Ries ne touche à rien !

« Voilà une sonate qui donnera de la besogne aux pianistes, lorsqu’on la jouera dans cinquante ans », dit Beethoven à son éditeur. Le fait est qu’elle est l’une des plus complexes, l’une des moins accessibles de toute sa production. Et pourtant, au fameux Potter, Beethoven dit au moment où paraît ce chef d’œuvre : « Maintenant, je sais écrire. »

Cela vaut bien une intégrale même si la sonate est longue. Le choix est fort difficile, mais légende pour légende, voici la version de Claudio Arrau.

Cédric MANUEL



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Rubrique : « Le saviez-vous ? »