Figure tutélaire des musiques actuelles à Pau, Éric Delamare n’a pas sa langue dans sa poche. Et si ses diatribes évoquent sans douceur l’état des politiques culturelles de sa ville, lui attirant les foudres d’un certain nombre d’observateurs, nul n’irait lui contester ses qualités de programmateur et la valeur de son travail en tant que gérant du Show Case Time, dernier club musical de la ville. Pourtant, des échos de bataille rangée ne cessent de provenir de la capitale du Béarn…

La ville de Pau n’a jamais disposé d’une politique culturelle s’appuyant sur son tissu local, et cela même depuis l’époque où André Labarrère était maire de la ville.

Ambition régionale contre tissu local ?

Au lieu de quoi, celle-ci s’oriente – comme beaucoup d’autres – vers une course à l’attractivité régionale, finançant avec largesse de grosses machines :

  • un Zénith de 7 500 places en 1992 ;
  • un orchestre en 2002 : 1 300 000 euros de budget annuel en 2015 ;
  • un programme d’éducation à la musique classique sur le modèle de « El Systema » au Venezuela – pour lequel François Bayrou est actuellement mis en examen pour diffamation, ayant dénoncé le supposé mercantilisme de l’association avec laquelle le projet avait été conçu… tout en renommant le projet « El Camino » ! – en 2015 ;
  • une salle de concert labellisée Scène de Musiques Actuelles en 2004, organisant une trentaine de concerts par an ;
  • ou encore l’association Les Amis de la Chanson Populaire, qui gère le festival « L’Été à Pau » (trois semaines pour une quinzaine de concerts), subventionnée à hauteur de 330 000 euros en 2015.

Et ce n’est pas fini, puisque le prochain projet de François Bayrou est la construction d’un nouvel auditorium au Palais Beaumont, remplaçant l’ancien casino et destiné à accueillir des opéras, pour un coût estimé à 15 millions d’euros.

Des sommes vertigineuses qu’Éric Delamare, président de la délégation d’Aquitaine du collectif Culture-Bar-Bars et responsable du café-concert Le Show Case Time à Pau, regarde avec des yeux ronds. Dirigeant le seul club musical de la ville, il s’est vu une fois de plus refusé une subvention de seulement 25 000 euros.

Pourquoi ? François Bayrou ne semble pas prompt à lui en expliquer la cause. Suite à l’appel à l’aide du gérant du Show Case Time, le président du Modem lui renvoyait cette réponse lapidaire, que Profession Spectacle a pu consulter : « Merci, cher Éric, j’ai bien reçu votre message et je comprends la situation. Nous ne pouvons hélas pas prendre en charge un tel fonctionnement. Et pourtant je sais tout le travail que vous faites. »

Une culture soumise aux aléas de l’attractivité touristique

On serait bien gêné de critiquer les initiatives culturelles de la ville, et l’on ne peut que se réjouir lorsque tant de moyens sont dédiés à la culture. Mais une fois n’est pas coutume, de quelle culture parlons-nous ici ? Les habitants des quartiers désertés par la Fête de la Musique, qui se déroule désormais uniquement dans le centre de la ville, pourraient peut-être en témoigner…

« Pas de Fête de la Musique cette année encore dans notre quartier par manque de… budget et pour cause de… vigipirate, s’insurge Éric Delamare. Avec cette fâcheuse mauvaise habitude que les municipalités ont prise de phagocyter la Fête de la Musique, en se sentant « obligés » de concentrer cet événement populaire indispensable sur leur place centrale, où dans les quartiers touristiques au détriment du pittoresque, ils ont « tué » le principe même de cette Fête. Sans aucune concertation au préalable ! Tout est décidé en interne, sans préavis. »

Entre une action politique du long terme visant à faire éclore le potentiel et la vie culturelle de la cité, au service des personnes qui y habitent, et l’injection forcée de projets aussi ambitieux dans une ville de seulement 80 000 habitants, afin de satisfaire à une concurrence régionale exacerbée, il y a un fossé qui semble se creuser de plus en plus.

Ces pépinières qui dénichent les talents

Le Show Case Time, au-delà (ou en raison) de la personnalité fougueuse de son dirigeant, est un symbole de ces lieux culturels qui n’impressionneront jamais par la capacité de leur accueil ou l’argent qu’ils dégagent. Pourtant, il serait malaisé de sous-estimer l’importance de ce vivier culturel du point de vue humain, social et artistique.

Nombre des artistes qui sont aujourd’hui susceptibles de remplir d’impressionnants Zéniths comme celui de Pau ont d’abord foulé les caves et les petites salles de ces espaces plus « underground ». Il est presque triste de devoir encore le rappeler. À titre d’exemple, Éric Delamare nous cite une longue liste d’artistes que le Show Case Time a permis de découvrir, parmi lesquels Cali, Java, La Grande Sophie, Oxmo Puccino, Soprano, High Tone, Anaïs, Big Daddy Wilson, Parabellum, Assassin, Pony Pony Run Run, et bien d’autres. C’est également dans ce lieu unique de la capitale du Béarn que s’organisent des championnats de slam et de « spoken word », des représentations de café-théâtre, des « one-man shows » et plusieurs rendez-vous associatifs.

Un enjeu : la survie des indépendants

Devant un tel bouillonnement, est-il bien sage de n’évaluer l’action publique que par la confrontation généralisée de ce gigantisme culturel précédemment décrit ? Pourtant, c’est bien cette ligne politique qui semble ressortir des choix posés par M. Bayrou et par son conseiller culturel, Jean Lacoste, au détriment d’un tissu local existant bien qu’inexploité.

Cela n’est pas sans conséquence, puisqu’il est dorénavant question de la survie même de ces lieux, selon les termes mêmes d’Éric Delamare : « Il est question de la survie d’un des Clubs indépendants de moins de 200 places les plus actifs de France. Depuis 20 ans, j’essaye de défendre sur Pau une programmation hebdomadaire importante, en moyenne 4 dates par semaine, 11 mois par an. » Soit près de 160 dates par an, dans sa salle dont la jauge avoisine les 140 places

Les tensions manifestes qui semblent exister aujourd’hui, ainsi que la manière d’envisager la politique culturelle de la ville, sont autant d’invitations à une réflexion profonde et soutenue sur l’évaluation des mesures prises. Nous répéterons une fois de plus que cette question est désormais envisageable à l’aune des droits culturels, inscrits dans la loi NOTRe depuis peu. Une étude sur les musiques actuelles, commandée par Maïté Vanmarque, directrice culture de l’agglomération paloise, ne manquera par ailleurs pas d’éclairer un peu plus la situation locale et de rapprocher les responsables politiques des réalités du terrain…

Maël LUCAS

Correspondant Nouvelle-Aquitaine

Malgré un contact établi avec le secrétariat de Jean Lacoste, adjoint au maire de Pau en charge de la culture et de la vie associative, et de nombreuses relances de notre part, la collectivité territoriale n’a pas souhaité répondre à nos questions.