Georges Lavaudant sous l’ombre du roi Lear

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Distribution et direction d’acteurs remarquables, moments de maestria, scénographie simple et efficace. Et pourtant… La version du Roi Lear mise en scène par Georges Lavaudant n’allume pas la mèche et pose une question : comment faire vraiment résonner Shakespeare aujourd’hui ?

Imaginez un roi au pouvoir absolu. Un roi qui ne s’intéresse plus qu’à un seul pouvoir : celui de se faire aimer, absolument. Un roi prêt à abdiquer son pouvoir avec comme contrepartie l’amour de ses héritières. Un roi coupé de la réalité affective élémentaire : pour être aimé, vraiment aimé, il faut aimer sans exigence de retours. Au cœur de Lear est cette folie qui se veut tyran des cœurs. Mettre en scène cette pièce, monument des cimes et abîmes du pouvoir royal – comme tant d’autres chez Shakespeare –, c’est contourner le risque de statufier le spectateur. Georges Lavaudant est un habitué de ce défi, lui qui a fait de cette pièce un des fils rouges de son chemin théâtral… pour l’avoir monté dès 1975 !

La première scène donne à voir, d’entrée de jeu, une charge qui ne cessera malheureusement de s’émousser : les comédiens, neutres, entrent en scène de façon militaire, mécanique. Alignés face au public, ils nous prennent à témoin pour un partage du royaume écrit d’avance si ce n’était le silence de sa fille préférée, Cordelia, refusant de dire combien et comment elle aime son père. La scène est jouée avec une grande justesse, au point de révéler une des vérités tragiques de la demande d’amour : « Sa jouissance à elle de retenir les mots répond à son avidité à lui de les entendre » (Daniel Sibony, Avec Shakespeare, Points).

À l’os

Jacques Weber dans "Le Roi Lear" (©Jean-Louis Fernandez)

Jacques Weber dans « Le Roi Lear » (©Jean-Louis Fernandez)

L’espace scénique et la lumière sont assez épurés, hormis un moment de saturation sous stroboscopes pour mieux nous immerger dans le vacarme de la guerre. Peu de décors sculptent le plateau. Cette économie donne de l’ampleur au texte et aux situations. Quand Edmund, le traître, se retrouve à plusieurs reprises seul dans l’espace vide, un effet loupe très intéressant s’active. Un acteur, un plateau, un public… Cette simplicité fait du bien et invoque la puissance du théâtre à l’os.

Le costume Lear va bien à Jacques Weber. Plus la pièce avance, plus il devient une figure de l’ogre sentimental. L’acteur évite la caricature. C’est un des aspects les plus intéressants de ce spectacle : J. Weber tient les rênes de son corps de colosse et de sa voix de stentor. Cette retenue donne une belle intensité. Mais il reste une impression de tourner autour de l’œil tragique du cyclone Lear. La fragilité de Lear, peut-être celle de tous « les grands » qui dominent sans partage, n’éclate pas complètement au grand jour.

Où est le Shakespeare qui brûle ?

Il y a Lear, évidemment, mais pas uniquement. Il est un point de départ. Sa folie, contagieuse, se faufile dans les brèches des autres personnages. Thibaut Vinçon campe un bel Edgar qui a vrillé jusqu’à se faire chien errant, tout en laissant entrevoir une lucidité lumineuse qui gît souvent au fond de la folie. Shakespeare avait compris que l’agitation spectaculaire d’un bestiaire permet de mieux braquer les projecteurs sur les différentes facettes d’un personnage, centre de gravité. Le lion Kent, la colombe Cordélia, les sœurs vipères Goneril et Régane, le vieux bouc naïf Gloucester… Georges Lavaudant dresse bien cette galerie pour mieux éclairer la progression des différents états de Lear.

Comment expliquer alors que cet ensemble reste sous l’ombre du « patrimoine » ? Une ombre entre l’hier de Shakespeare et notre aujourd’hui. On reste scotché dans un espace-temps qui donne la sensation d’être dans un musée, malgré l’immense talent de certains acteurs (vibrants Babacar M’baye Fal et François Marthouret).

Ce poids du patrimoine est-il le fait de la musique du texte – magnifique mais datée ? Du parti pris trouble des costumes – entre tradition et modernité ? De situations de cours et d’un contexte historique trop loin de notre temps et de nos vies ? Un peu tout ça sûrement. Pinaillage, diront les puristes du grand William. Si l’on recherche le Shakespeare qui brûle notre époque pour mieux nous la révéler, on restera sur notre faim.

Emmanuel GAGNEROT

 



Spectacle : Le roi Lear

Spectacle vu au théâtre de La Porte Saint Martin (Théâtre de la Ville, hors les murs), le 15 novembre 2021.

Durée : 3h30 avec entracte.

Texte : William Shakespeare
Traduction :
Daniel Loayza
Mise en scène :
Georges Lavaudant
Avec Astrid Bas, Frédéric Borie, Thomas Durand, Babacar M’Baye Fall, Clovis Fouin-Agoutin, Bénédicte Guilbert, Manuel Le Lièvre, François Marthouret, Laurent Papot, José-Antonio Pereira, Grace Seri, Thomas Trigeaud, Thibault Vinçon, Jacques Weber
Assistante de mise en scène : Fani Carenco
Créateur son : Jean-Louis Imbert
Créateurs Lumières : Cristobal Castillo Mora, Georges Lavaudant
Dramaturgie : Daniel Loayza
Décor et costumes : Siegrid Petit-Imbert
Maquillages, coiffures et perruques : Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo
Maître d’armes : François Rostain

Crédits photographiques : Jean-Louis Fernandez



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

– 7 décembre 2021 : théâtre Edwige Feuillère, Vesoul
– 14 au 21 octobre 2022 : La Criée Théâtre national de Marseille
– 5 au 20 novembre 2022 : TNP Villeurbanne.

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