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« Guérisseur » : belle présence du théâtre et curieux manque de foi

« Guérisseur » : belle présence du théâtre et curieux manque de foi
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Qui ne connaît pas l’écriture de Brian Friel se réjouira de la découvrir dans la belle mise en scène de Faith Healer Guérisseur en français, avec cette étonnante disparition du terme « faith » pourtant central dans la pièce – proposée par Benoît Lavigne, au paradis de son fief du Lucernaire. Servi par d’excellents comédiens, le spectacle se tient, pour paraphraser l’écrivain irlandais, « en équilibre quelque part entre l’absurde et l’essentiel ». Un essentiel qui a malheureusement été en partie occulté au profit de l’allégorie théâtrale.

Si le nom de Brian Friel hante les couloirs théâtraux, il ne m’avait pas encore été donné l’occasion de lire ni de voir proféré l’un de ses textes. Je ne peux que remercier Benoît Lavigne de s’être attaqué à cette écriture si franche, à ce style si proche de la tourbe qui constitue les grands types de whisky – ou whiskey, pour l’écrire à l’irlandaise –, servi avec fidélité par l’excellente traduction d’Alain Delahaye. Pour la petite anecdote, la pièce fut créée en France par un certain Laurent Terzieff, en 1986, au… Lucernaire.

Un fantastique Xavier Gallais en Thomas Hardy

Nous y sommes, au pays des couleurs automnales, distillées dans une mise en scène frontale, comme une représentation dans la représentation. Le « fantastique » Thomas Hardy est en bord de scène, « ce soir seulement », dans ce décor nu constitué d’une simple bannière et de quelques chaises, récitant le nom de ces villages oubliés pour s’ancrer dans une réalité de chair, de visages, de terre. Il est la bête de foire, l’homme aux prodiges intermittents, le comédien malgré lui… Il est là, devant nous, pour réaliser le miracle quotidien, celui d’un monde impalpable qui s’ouvre à nos yeux.

On croit qu’il va nous guérir de nos maux ; il attend quant à lui la confirmation de son mal incurable. La métaphore théâtrale, du comédien en représentation est évidente, presque trop simple.

Xavier Gallais interprète avec fébrilité cet homme à la fois tonitruant et faible – faiblesse renforcée, grâce à la magie que seul le spectacle vivant permet, par un mauvais virus qui atteint le comédien aux yeux brillants, aux reniflements incessants, à la voix soudain fêlée. Cette première partie, puissante, nous plonge dans un sol où poussent l’égoïsme, la désillusion, la folie et cette force vitale qui maintient debout, envers et contre tout – l’alcoolisme, l’absurde, la mort…

Il nous est annoncé trois personnages, pour quatre monologues. Qu’attendre des autres ? Il y a, dans la pièce, un double danger, le premier lié à l’écriture, le second à la mise en scène, que nous pourrions schématiser par deux questions : faut-il surajouter ? Si oui, les autres comédiens seront-ils à la hauteur pour le faire ?

Trois comédiens en parfaite harmonie

Xavier Gallais dans "Guérisseur "de Brian Friel, mise en scène Benoît Lavigne eu Lucernaire (crédits : Karine Letellier)Nous l’avons dit, la parabole théâtrale surgit d’emblée efficacement, portée par une mise en scène qui privilégie le récit frontal : la mise en abyme est au service de cette parabole, occultant peut-être rapidement les autres aspects insoupçonnés d’un texte qu’une approche scénique, quelle qu’elle soit, ne saurait embrasser totalement.

Dès les premières paroles du second monologue, nous quittons les sentiers connus de l’Écosse pour nous retrouver sur des sentes où affleure peu à peu un air italien, pirandellien. Une femme parle, celle que Thomas Hardy mentionnait comme sa maîtresse, celle qui dit être son épouse, statut qui se verra confirmé par le troisième et dernier protagoniste. Avec une finesse et une sensibilité tout en brisures, Bérangère Gallot, armée d’un accordéon de façade, raconte à son tour l’histoire, « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », soulevant certaines portions d’un voile qui nous était alors invisible.

Le procédé est connu, les romans chorals se multipliant depuis de nombreuses années, de Faith Healer en 1979 au sympathique Prises de Stephan Enter, paru chez Actes Sud en 2015. Si le romancier néerlandais a délibérément choisi de ne pas donner la parole à la femme susceptible de démêler l’intrigue pour le lecteur, le dramaturge irlandais use d’un autre procédé pour un même résultat : Così è (se vi pare) titrait en son temps Luigi Pirandello.

À chacun sa vérité… celle de Thomas Hardy n’est ni celle de son épouse-maîtresse Grace, encore moins celle de son impresario, Teddy, interprété par un remarquable Hervé Jouval. Qui a choisi la musique pour introduire le spectacle du héros ? Que s’est-il passé dans cet étrange village gallois, qui a vu dix habitants guérir subitement ? Thomas Hardy meurt-il à son retour en Irlande ? Grace se suicide-t-elle ? Qu’importe ? Au spectateur de trancher… ou non. L’essentiel a été dévoilé.

Échos nombreux au texte biblique

L’essentiel ? Dans le texte, certainement, mais malheureusement pas dans la mise en scène qui, attrayante à bien des égards, pêche néanmoins par omission. Je recommande bien volontiers d’aller voir cette œuvre au Lucernaire (et ailleurs, si elle part en tournée), nonobstant les réserves que je m’apprête à émettre.

La parabole théâtrale, pour amusante et pertinente qu’elle soit, ne ferait pas de Faith Healer un grand texte si ce dernier ne puisait dans l’abîme existentiel de l’être humain, celui où retentit les plus terribles désillusions comme l’espérance irréfragable.

Que devient la foi ? Cet oubli, cette disparition jusque dans le titre, a des relents idéologiques, comme si cette réalité n’était plus recevable en France, à moins qu’elle ne soit le fruit d’une banale et néanmoins triste méconnaissance. Le faith healer est autant un thaumaturge qu’un simple médecin. Le terme « guérisseur » est, de ce point de vue, assez bien trouvé, parce que s’appliquant aussi bien aux corps qu’aux âmes. Mais il ne dit pas assez le drame qui se joue dans le cœur même de Thomas Hardy, qui se voit doté d’un don paradoxal, parce que « possédé » et « possédant ».

Brian Friel multiplie pourtant les allusions aux évangiles, comme pour appuyer la dimension spirituelle au-delà de l’intrigue narrative et de son sens allégorique (théâtral). Des simples formulations terminologiques aux grands épisodes qui constituent le récit même, les références prolifèrent. Nous prendrons deux exemples, particulièrement emblématiques.

Pourquoi les dix villageois d’une bourgade dépouillée se voient-ils guéris quand d’autres repartent avec leur mal ? Cette interrogation traverse notre société à des degrés divers, tant politiquement (la question de l’égalité à la naissance par exemple) que spirituellement : pourquoi la Vierge Marie déciderait-elle de guérir telle ou telle personne à Lourdes, et pas les autres ? Cette question fait l’objet de réflexions incertaines du côté des croyants, parfois de moqueries de la part des non-croyants.

Mais là encore, nous restons en surface… L’épisode des dix villageois guéris est évidemment une citation explicite de l’évangile de Luc, qui raconte comment Jésus a guéri dix lépreux, dont un seulement – un Samaritain – rendit grâce : « Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé », lui dit Jésus en conclusion. Cette foi, curieusement absente de la mise en scène, nourrit ainsi le texte de Brian Friel du titre aux différents épisodes de la narration.

De Thomas Hardy à Jésus : l’homme universel

Au terme de son monologue, Thomas Hardy voit quatre hommes lui amener un paralytique, scène qui renvoie de nouveau explicitement aux évangiles, et plus précisément au chapitre 2 de Marc. La scène biblique raconte cet épisode pour signifier non seulement la guérison physique, mais encore la purification des fautes et la possibilité du salut. Thomas Hardy, qui connaît de nombreux doutes (qui font partie intégrante de toute vie, de toute foi), sait qu’il ne pourra rien faire pour le dénommé McGarvey. Pourtant, il va au-devant de ces hommes, de ceux-là même qui, dans la version de Grace, l’ont tué.

Et Brian Friel d’écrire : « Et, pendant que je traversais cette cour dans leur direction et que je m’offrais à eux, pour la première fois j’ai éprouvé une impression simple et authentique de retour au pays. Alors, pour la première fois, il n’y avait plus cette terreur qui m’atrophiait ; et les questions qui me rendaient fou faisaient silence. Enfin, je renonçais à m’en remettre au hasard. »

Il n’est plus question ici du guérisseur-pour-les-autres, mais du sauvé-en-soi. La guérison de foi n’est plus une attitude exemplaire, extérieure, apposée en dehors comme un cataplasme, mais une identification renouvelée au même Jésus qui « s’offrait à eux » sur la croix. La force de Brian Friel est de trouver en Thomas Hardy un homme universel, en le comparant à Jésus dont le retour au pays a lieu dans la mort. Ce n’est que par cette offrande que le héros du drame trouve le sens de son existence, guérison à la fois du cœur et de l’âme.

À la fin de son évangile, Jean conclut : C’est ce disciple qui rend témoignage de ces choses, et qui les a écrites. Et nous savons que son témoignage est vrai. Reste que, dans le cas de Thomas Hardy, rien n’est moins sûr… une absence de certitude qui laisse toute la place, pour le spectateur libre, à un potentiel acte de foi. Je crois que Brian Friel est décidément un grand écrivain.

Pierre MONASTIER

Brian Friel, Guérisseur, trad. Alain Delahaye, L’avant-scène théâtre, 2009, 81 p., 11,20

Hervé Jouval dans "Guérisseur "de Brian Friel, mise en scène Benoît Lavigne eu Lucernaire (crédits : Karine Letellier)



DISTRIBUTION

Texte : Brian Friel

Mise en scène : Benoît Lavigne

Avec Xavier Gallais ou Thomas Durand (en alternance), Bérangère Gallot et Hervé Jouval

Collaboration artistique : Sophie Mayer

Décor et costumes : Tim Northam

Musiques : Michel Winogradoff

Lumières : Denis Koransky

Crédits de toutes les photographies : Karine Letellier



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

  • Du 31 janvier au 14 avril 2018, du mardi au samedi à 19h : Lucernaire


EN TÉLÉCHARGEMENT



Bérangère Gallot dans "Guérisseur "de Brian Friel, mise en scène Benoît Lavigne eu Lucernaire (crédits : Karine Letellier)



 

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