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Hakim Djaziri, islamiste et théâtreux : un parcours schizophrénique

Hakim Djaziri, islamiste et théâtreux : un parcours schizophrénique
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Mardi 5 février dernier a eu lieu, à l’Institut français de Barcelone, la création de la pièce de théâtre écrite par Hakim Djaziri, Désaxé. Présentée dans le cadre du festival OUI !, cette pièce mise en scène par Quentin Defalt raconte l’histoire d’une radicalisation, celle d’un homme (Hakim Djaziri lui-même) que tous tentent de retenir, à commencer par ses parents, interprétés par Leïla Guérémy et Florian Chauvet.

Desaxé est un texte en grande partie autobiographique. À l’issue de la représentation, Hakim Djaziri a répondu aux questions des spectateurs. Profession Spectacle en propose une retranscription à la fois libre et fidèle, libre sur la forme, fidèle quant aux propos cités.

Entretien avec Hakim Djaziri.
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Quel rapport entretenez-vous avec ce texte que vous avez écrit ?

C’est un récit en partie autobiographique, qui retrace mon expérience personnelle. Je l’ai détaché de moi à partir du moment où le personnage de cette pièce part en Syrie et passe à l’action. Cela n’a pas été mon cas, mais j’ai été sensible à cette idéologie pendant près d’un an et demi.

Comment s’est passé votre rencontre avec le théâtre ?

J’ai découvert le théâtre totalement par hasard. Je passais devant le théâtre de ma ville, Aulnay-sous-Bois, avec un ami. Il y a une grande baie vitrée ; ce soir-là, un cours de théâtre était donné à des jeunes de notre âge. Ils faisaient plein de choses : des animaux, des cris, ils chantaient, pleuraient, riaient… On s’est réfugié derrière un buisson pour les regarder, parce que c’était fascinant. On les regardait, on les insultait, on les regardait, beaucoup… À la fin du cours, on s’est dit, mon pote et moi : on va s’inscrire et on va montrer à ces cons ce que c’est que faire du théâtre. Ce sont les codes qu’on utilisait pour s’exprimer par rapport à tout : on ne pouvait jamais se dire qu’on adorait ce qu’on était en train de voir. Le lendemain, on y est allé. À cette époque, je fréquentais la mosquée tous les jours, quasiment du matin au soir. Donc c’est incroyable que j’aie pu être sensible au théâtre ! Les mois passant, je faisais un atelier hebdomadaire de théâtre et, le reste du temps, j’étais à la mosquée : c’était un peu schizophrénique comme vie. Je culpabilisais beaucoup, d’un côté et de l’autre. À la fin de l’année, on a fait un spectacle sur la scène du théâtre Jacques-Prévert à Aulnay-sous-Bois. C’était il y a vingt ans. Ce jour-là, il s’est passé plein de choses en moi : j’étais persuadé en montant sur scène que c’était ça que je voulais faire de ma vie. Ce n’est pas explicable. C’était juste une énorme sensation, une énorme émotion. J’avais envie d’être regardé comme ça, tout le temps. Je n’ai donc pas pratiqué le théâtre, au début, par passion, parce que je trouvais ça bien ou pour avoir de la confiance en moi… Non, je voulais simplement exister, et basta. J’avais un rapport très direct, viscéral, avec le théâtre, que j’ai toujours aujourd’hui.

Le père occupe une place toute particulière dans cette pièce. Vous racontez que vous venez d’un milieu privilégié d’Algérie, avec des parents cultivés, affectueux et ouverts au dialogue. Le père immigré maghrébin, c’est souvent le contraire : un taiseux plein de tabous, qui garde tout au fond de lui plutôt que de manifester la moindre affection. Comment décririez-vous votre père ?

Je vais vous raconter quelque chose d’un peu intime. Pendant des années et des années, nous étions dans un processus, avec ma compagne, d’avoir un enfant, sans y parvenir. Une dame m’interroge un jour, au détour d’une conversation, sur mon père. Je lui parle de mon père, de manière très directe. Elle me dit alors : « Je pense que votre problème et le fait que vous n’ayez pas d’enfant, c’est un blocage psychologique, et non biologique ». Elle m’a simplement expliqué que j’avais mis mon père sur un tel piédestal que j’avais l’impression alors de ne pas pouvoir être un aussi bon père que lui avec mes enfants. Ce qui est drôle, c’est que deux mois et demi après qu’elle m’a dit cela, ma compagne était enceinte. Cela traduit bien la relation que j’ai avec mon père. Pendant toute mon enfance, je ne le regardais pas directement, mais à travers les yeux du monde : il était un homme important en Algérie, qui fascinait tout le monde. C’était une personnalité à part. À une période où l’Algérie devait être le pays le plus corrompu du monde, il était le seul qui faisait office d’ovni, résistant à des présidents et des Premiers ministres au nom de ses valeurs. Il a mis douze ans à construire sa maison, avec ses propres deniers, en se rendant sur le chantier quasiment tous les soirs pour l’avancer pierre par pierre, alors même qu’il dirigeait à l’époque le ministère de l’habitat : il aurait pu construire cette baraque – tous le faisaient – en six mois sans débourser un centime. Cela lui semblait inconcevable.

Comment avez-vous vécu la déchéance sociale de votre père ?

J’ai vu ce mec, toute mon enfance, faire du bien autour de lui : rapporter du travail à untel, sortir quelqu’un de la misère, donner de l’argent à tel autre… Il était d’une dignité incroyable. À notre arrivée en France, je l’ai surpris à faire les marchés… parce qu’il ne me l’avait pas dit ! Mon père, qui était ministre à une période, était en train d’essayer de vendre du shampooing ! Ça m’a flingué complètement.

En somme, étant donné vos origines familiales, vous êtes un cas à part…

Non, je n’ai pas eu un père rebeu normal, avec ses tabous. Il a toujours été très tactile, tendre et doux avec moi. Ma mère et lui nous ont donné énormément d’amour. Les deux sont un peu, pour résumer, et en toute objectivité, ni plus ni moins que les héros de ma vie.

Ici, à Barcelone, vous êtes dans une salle où vous n’avez guère de personnes à convaincre. Aimeriez-vous montrer cette pièce devant un public qui se sentirait plus concerné ?

C’est le but premier. Je n’imaginais pas qu’on allait jouer dans des théâtres parisiens, avec un public de théâtreux qui connaissent bien les codes. Même si c’est aussi plaisant de jouer devant un tel public, et qu’il le faut dès lors qu’on pose et propose une réflexion. Mais le but premier reste de jouer devant le public que vous mentionnez. Je sais qu’on va par moments se confronter à certaines difficultés, mais il faut impérativement le faire. C’est prévu.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER



Photographie de Une – Hakim Djaziri (crédits : François Vila)



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