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“Hors jeu” de Catherine Benhamou : des mots après la mort

“Hors jeu” de Catherine Benhamou : des mots après la mort
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Que fait une actrice obligée de rester sur scène alors que son personnage est mort ? Elle raconte sa propre histoire, elle qui joue la mère morte alors qu’elle vient justement de perdre sa propre mère. Telle est l’idée originelle, originale et habile de Catherine Benhamou qui entremêle ses mots dans ceux de Samuel Beckett : Hors jeu, envers de Fin de partie, est une quête de mots à l’ombre de ceux de l’Auteur, dans les traces laissées par les êtres qui nous sont chers. Une pièce sur la langue, entre souffle poétique et déploiement prosaïque. À voir au théâtre de la Reine blanche (Paris) et en tournée.

Sur scène, à l’ouverture, un vaste fauteuil pourpre occupe la place centrale, en recul et tourné vers le mur du fond, tandis que deux hauts tabourets sont placés de part et d’autre de l’avant-scène. Au pied de celui installé côté jardin : une bouteille d’eau, un carnet et un stylo.

La scène est inversée. Les tabourets sont en réalité les poubelles dans lesquelles sont Nell et Nagg, les parents handicapés et mourants de la Fin de partie de Samuel Beckett, alors que le mur du fond de la pièce originelle devient l’espace où se trouve le public du jour.

Une écriture dans le réel

Mourants ? En ce qui concerne la mère, elle est davantage morte, du moins après une dizaine de minutes de jeu. Que devient dès lors la comédienne, dans sa poubelle, tandis que la pièce n’en finit plus de s’étirer ? Telle est l’expérience de Catherine Benhamou, qui a confessé par ailleurs dans notre journal que son « écriture vient toujours d’une expérience dans le réel ». Au lendemain de la mort de sa propre mère, elle se retrouve ainsi à interpréter Nell, avec pour injonction du metteur en scène de rester toute la pièce sur scène, alors même qu’elle ne peut quitter sa poubelle.

Elle se met à écrire, à approfondir le mystère de la mort, la question de l’absence, de la disparition, du désir de l’autre, de sa présence, de son étreinte… Quels mots ? Pas ceux de l’Auteur, de la gloire dramaturgique du XXIe siècle à l’écrasante aura, mais ceux – humbles – de celle qui, tout au fond de sa poubelle, n’a qu’un mur du fond pour y faire naître toute la force de son imaginaire. Tel est le passage de l’expérience vécue à celle théâtralisée, transmise par la médiation scénique.

D’emblée, dès qu’elle apparaît sur scène, Catherine Benhamou donne à son public l’envie de l’écouter. Il y a quelque chose de la tendresse du clown dans son visage qui surgit soudain du noir, traversé par un sourire timide, doux et attachant.

Tout au long de la pièce, la comédienne ne quitte presque pas son tabouret – sa poubelle. Nous retrouvons cette attitude qui exige beaucoup de la comédienne, à l’instar de Clara Ponsot dans Et ma cendre sera plus chaude que leur vie (actuellement au Lucernaire). Sauf que, si cette dernière ne bouge de sa chaise qu’une infime seconde, Catherine Benhamou s’autorise quelques excursions rapides, qui lui permettent de rappeler qu’il s’agit aussi d’un jeu, d’une mise en abyme. « J’ai oublié ma cape d’invisibilité. Tant pis, on fait semblant, on est au théâtre », s’exclame-t-elle lorsqu’elle descend pour la seconde fois de son piédestal ordurier et se met à courir en rond.

Des paroles et des actes

De manière paradoxale, elle attribue la parole aux acteurs de la pièce de Samuel Beckett, symbolisée par quelques borborygmes récurrents, schématiques et amusants, tandis qu’elle se place du côté de l’image, de la projection, d’un temps pétri de souvenirs de la personne disparue.

« Les mots, c’est tout ce qui leur reste », exprime-t-elle face au public, en parlant des hommes de la pièce de Beckett, tandis qu’elle revendique pour elle un panier, les petits pois (et leur bruit lorsqu’on les écosse), la robe à fleurs, les olives ou encore les abeilles… autant de lieux attachés à sa mère disparue, à l’enfance lointaine, aux souvenirs communs, chéris comme un trésor.

« Asseyons-nous et reprenons notre conversation sans mot. » Elle est celle qui parle ; elle est la sans-mot. Cette faille est jouée dans un phrasé hésitant, un tâtonnement régulier favorisé par l’ellipse : qui est-elle ? le personnage de Beckett, la comédienne enfermée dans sa poubelle, la fille éprouvant la douloureuse absence de la mort ou la dramaturge qui ose entremêler de ses mots dans ceux du divin Auteur, qui « dévore sa pièce de l’intérieur », se permettant par prosopopée de le faire intervenir sur scène ? Catherine Benhamou ne semble toutefois pas assumer pleinement ces ellipses, puisqu’elle les explique parfois pédagogiquement, de peur de perdre son spectateur.

Le parti de l’entre-deux

Toute la pièce de Catherine Benhamou se place dans un entre-deux : entre ses mots et ceux de l’auteur, qui « sait écrire les pièces. Personne ne peut dire qu’il ne sait pas les écrire » ; entre la vie, la mort et le mourir (au cours d’une scène au propos quelque peu faible, parce qu’entendu souvent et simplifié maladroitement) ; entre multiples proférations saccadées et colère fluide.

Certains entre-deux dansent sur la frontière entre le réel et l’imaginaire, la réalité de l’absence et le désir de présence. D’autres nous semblent plus maladroits mais peu importants, tel le jeu de lumières qui assure les transitions : les changements nous rappellent davantage la mécanique du théâtre (la machinerie si chère à des artistes tels qu’Éric Ruf ou Jean Bellorini) qu’ils ne nous font saisir un aspect particulier de la pièce – un effet qui ne semble pas être volontaire.

Cet entre-deux se manifeste surtout dans la langue employée par Catherine Benhamou. Elle construit curieusement un lyrisme à partir de mots qui en sont naturellement dépourvus. Prenons simplement deux exemples : le terme « poubelle » ne cesse de jaillir de la bouche du personnage, encore et encore, encore et toujours, comme si l’auteure craignait qu’on n’oublie l’aspect concret ou absurde de la situation ; le mot « farce » est l’objet d’un jeu polysémique un tantinet pesant.

Nous sommes ainsi pris dans un balancement langagier qui mêle le souffle poétique et la figure prosaïque, l’ardeur intériorisée et l’ordinaire banalisé, provoquant un comique de situation qui surgit (trop) timidement.

Pierre MONASTIER

 



SPECTACLE : Hors jeu

Création : 2019
Durée : 1h10
Public : à partir de 14 ans
Texte : Catherine Benhamou (École des femmes)
Mise en scène : non précisé
Avec : Catherine Benhamou
Regard extérieur : Alain Payen
Création sonore : Francine Ferrer
Lumières : Philippe Lagrue

Crédits photographiques : Catherine Benhamou

Catherine Benhamou Hors jeu



En téléchargement
OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 1er mars à la Reine blanche, Paris.

  • Du 13 février au 17 mars : La Reine blanche (Paris)
    • les mercredi, vendredi et dimanche.

Toutes les dates : tournée

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