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Hébétude et Voilàtude

Hébétude et Voilàtude
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Qu’est-ce qui se cache sous le tic verbal « voilà », qu’on entend prononcer partout et tout le temps ? Pour Philippe Kaminski, dans une chronique particulièrement récréative et cocasse cette semaine, « elle procure un sentiment de confort indéniable. […]. Elle écarte toute idée d’autocritique. Elle est à la disputatio ce que l’onanisme est à l’amour courtois ». Donc voilà, telle est la tribune libre du sieur Kaminski.

Tribune libre et hebdomadaire de Philippe Kaminski*
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Il me revient parfois quelques réminiscences d’une bande dessinée de ma prime enfance, dont je serais incapable de préciser davantage le nom et l’objet. Il y apparaissait un personnage niais, genre ravi de la crèche ou idiot du village (au temps fantasmé où chaque village avait son instituteur, son curé et son idiot), qui ne faisait rien de particulier mais qui réagissait à chaque péripétie par un sourire béat, en émettant un gros et invariable phylactère de quatre lettres « HÉ BÉ ».

J’appris plus tard que n’était qu’une déformation méridionale de bien, et encore plus tard qu’il existait un mot hébétude, que je me fis un devoir d’associer à mon ravi. L’hébétude, c’est le fait de prendre l’air idiot et de répéter en toute circonstance hé bé ; nul besoin de consulter le petit Robert pour savoir ça.

Or depuis quelques années, tous les idiots qui nous entourent ont pris l’habitude psittaciste d’émettre à répétition non pas des hé bé, mais des voilà. Je leur dédie donc le terme de voilàtude, néologisme créé tout spécialement à leur intention, et qui désignera désormais aussi bien leur état psychique que leur infirmité déclamatoire. Car contrairement à l’hébétude, qui limite la parole à deux syllabes, la voilàtude permet de commencer une vraie phrase ; mais celle-ci ne s’achève jamais, car une panne de cerveau la coupe immanquablement au moment où devrait survenir un premier argument, une première pensée réfléchie. Cette interruption cérébrale se manifeste automatiquement par un voilà péremptoire et définitif.

Certaines victimes de voilàtude, porteuses du mal sous une forme suraiguë, scandent leurs voilà toutes les dix à quinze secondes, comme d’autres font des euh, des aah, ou des n’est-ce pas ? tout au long de leurs discours. Qui n’a pas passé un cours entier d’histoire à compter les n’est-ce pas ? (ou d’autres tics) émis par son professeur, au point de ne rien en retenir du contenu ? J’imagine que de nos jours, les voilà ont remplacé, quelle que soit la matière enseignée, la diversité des tics de jadis.

Mais revenons à nos intoxiqués grave. Leurs voilà étant galvaudés par une déficience de contrôle nerveux, leurs vrais voilà, ceux qui expriment la panne brutale de la pensée, ont besoin d’être renforcés et deviennent en conséquence des donc voilà. Ce qui nous fait bénéficier de ces trésors de la casuistique moderne tels que :

Je le dis, je l’affirme, ces gens-là constituent un danger, parce qu’ils sont… parce qu’ils sont… dangereux, quoi ! Donc voilà !

Mais non ! Ils manifestent parce qu’ils ne sont pas écoutés ! Voilà ! Ça vient de ce qu’on ne les écoute pas, voilà ! Alors à force… à force… s’ils ne sont pas écoutés, ils ne se sentent pas écoutés ! Donc voilà !

La voilàtude est d’autant plus contagieuse qu’elle procure un sentiment de confort indéniable. Elle dispense de tout effort d’explication, a fortiori de démonstration, mais persuade que l’argument qui aurait pu être pensé et émis a néanmoins été reçu et compris. Elle cumule ainsi les avantages de la paresse et ceux de la satisfaction du travail bien fait. Elle écarte toute idée d’autocritique. Elle est à la disputatio ce que l’onanisme est à l’amour courtois.

So, enter the voilàtude world, and enjoy !

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, notamment en lien avec l’ESS.



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