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« Intérieur » de Maeterlinck – Nâzim Boudjenah tout en finesse à la Comédie-Française

« Intérieur » de Maeterlinck – Nâzim Boudjenah tout en finesse à la Comédie-Française
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Les mises en scène de Nâzim Boudjenah sont rares, très rares. Éric Ruf lui-même le reconnaît : « Il n’est pas de ceux qui proposent cinq projets par an mais il est sans doute le metteur en scène d’un texte fondateur, miroir, obsessionnel et unique ». Ce texte, c’est Intérieur, court chef-d’œuvre écrit par le chef de file du symbolisme et prix Nobel de littérature en 1911, Maurice Maeterlinck. Entre le dramaturge belge et le comédien français, l’affinité semble évidente…

 « Prenez garde, on ne sait pas jusqu’où l’âme s’étend autour des hommes. »

« Tout ce qui est poétique doit être légendaire et symbolique », écrivait Novalis dans ses Fragments, que Maurice Maeterlinck a traduits, pour faire de cette phrase l’une des sentences majeures du courant symboliste. Toutefois, l’écrivain belge d’expression française abandonne progressivement la légende pour se confronter directement avec ce qu’il appelle « le tragique quotidien », titre d’un chapitre extrait du Trésor des humbles (1896) – paru initialement sous la forme d’un essai dans Le Figaro du 2 avril 1894 sous le titre « À propos de Solness le Constructeur » (une pièce de Henrik Ibsen).

Une scénographie entre Flandres et Japon

Ce tragique quotidien se trouve déjà contenu en germe dans La Princesse Maleine, pièce dans laquelle Maeterlinck envahit l’espace scénique et intime de questions métaphysiques à mesure qu’il retranche tout questionnement psychologique à ses personnages : le mystère de la vie suspendue, l’impérieux couperet de la mort, l’insolent hachoir de la fatalité… Autant de questionnements creusés dans les quelque vingt pages de sa pièce Intérieur, deuxième volet d’une trilogie pour marionnettes – car là où il y a l’homme-comédien, il y a de l’hommerie psychologique.

Sur la scène totalement nue du Studio de la Comédie-Française, trois pans de bois encadrent l’action qui n’a pas lieu. Y sont peints des arbres imposants, aux sombres branches comme des voûtes de cathédrale, abritant religieusement la maison et sa vaste fenêtre – un écran blanc sur lequel est projetée la création graphique de Stephan Zimmerli. La scénographie conçue par Marc Lainé, soutenue par l’animation vidéo des dessins de Richard le Bihan, s’inspire explicitement du théâtre nô ; elle rappelle également la peinture flamande du début du XXe siècle, de Fernand Khnopff à Paul Delvaux, plus encore de l’artiste d’Ostende, Léon Spilliaert.

Au commencement, la musique de Bruno Le Bris se répand dans la salle comme une longue somnolence, tandis que deux ombres dessinées s’avancent lentement, très lentement, vers nous, sur le dessin. Au moment d’arriver à l’avant-plan, un noir inonde le décor et deux personnages font leur entrée sur scène : le Vieillard et l’Étranger – interprétés par le Namurois Thierry Hancisse et son fils Pierre. Comme un clin d’œil, la distribution est essentiellement originaire de Belgique, puisque Anna Cervinka, Bruxelloise d’origine tchèque, interprète la silencieuse Marie. Seule Anne Kessler, dans le rôle de Marthe, apporte sa touche française à l’ensemble.

Tragique du quotidien

Les deux hommes se tiennent silencieusement devant la fenêtre éclairée de la maison ; nous sommes derrière eux, à regarder la chaleur naturelle du foyer impassible. La lumière éclaire le père, la mère, les deux filles et un nourrisson. Aucun tressautement propre à la ville, aucun vacarme incessant ; la masure se dresse contre l’agitation, affirmant la vie authentique, celle réelle et simple d’un quotidien solidement enraciné dans l’âme. Nous sommes à la campagne, à l’écart des drames, bercés par l’eau scintillante reflétée sur le décor. À une brisure près.

« Ils ont trop de confiance en ce monde… Ils sont là, séparés de l’ennemi par de pauvres fenêtres… Ils croient que rien n’arrivera parce qu’ils ont fermé la porte et ils ne savent pas qu’il arrive toujours quelque chose dans les âmes et que le monde ne finit pas aux portes des maisons… Ils sont si sûrs de leur petite vie… »

Nous nous situons en un endroit sacré, sous les arcades d’un temps figé comme du bois desséché. Nous sommes à la frontière de la vie et de la mort, de la durée et de l’instant. Car, dans la maison, il manque la fille aînée, celle trouvée dans le fleuve par le Vieillard et l’Étranger, à qui il appartient de prononcer la sentence, tandis que le funèbre cortège des villageois s’approche. Mais est-il seulement une parole à prononcer ? Comment briser l’harmonie d’une famille simplement arrimée à la vie ?

Entre chaque parole, le silence, encore et toujours, étiré par le metteur en scène Nâzim Boudjenah comme une lamentation indicible. C’est long, formidablement long, insupportablement long. Le spectateur est parfois troublé de cette respiration lente, comme engourdie, d’un texte dans lequel l’insondable mystère joue sa pleine partition.

Marthe, Marie et le spectateur

Lorsque Marthe survient, elle veut parler, dire, agir. Le mystère doit s’effacer pour que le mouvement – la dynamique de la vie autant que l’acte théâtral – puisse surgir à nouveau : « Marthe, Marthe, il y a trop de vie dans ton âme, tu ne peux pas comprendre », lui répond son grand-père, redoublant la dénomination comme le Christ interpelle Marthe dans l’Évangile : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. (Lc 10, 38-42).

Maeterlinck pourrait bien avoir désigné les spectateurs par les figures reprises à la Bible : Marie est celle qui se tient réservée au seuil du mystère, quand Marthe désignerait le spectateur qui ne peut percevoir combien le bouillonnement émotionnel entrave toute forme de réflexion intérieure, métaphysique, abyssale. L’intériorité exprimée dans le titre est autant physique que spirituelle : elle est celle des protagonistes muets et celle des spectateurs placés devant l’énigme vitale.

Le génie de Maeterlinck trouve un formidable écho dans la mise en scène de Nâzim Boudjenah. Il y a probablement une sobriété à accentuer du côté des comédiennes, voire de Thierry Hancisse lui-même, dont certaines intonations confinent au regain imprévu de la psychologie. Toutefois, l’esthétique du secret inexprimable emporte le spectateur dans l’effroi d’un miracle, celui de la vie qui est essentiellement un continuel mourir : « Hérédité, volonté, destinée, tout se mêle bruyamment dans notre âme, mais malgré tout et au-dessus de tout, c’est l’étoile silencieuse qui règne ».

Pierre MONASTIER



DISTRIBUTION

Mise en scène : Nâzim Boudjenah

Texte : Maurice Maeterlinck

Avec :

  • Thierry Hancisse : le Vieillard
  • Anne Kessler : Marthe
  • Pierre Hancisse : l’Étranger
  • Anna Cervinka : Marie

Scénographie : Marc Lainé

Lumières : Thomas Veyssiere

Animation vidéo : Richard Le Bihan

Création graphique : Stephan Zimmerli

Musiques originales : Bruno Le Bris

Assistanat à la mise en scène : Charles Ségard-Noirclère

Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française.

Crédit de toutes les photographies de cet article : Simon Gosselin.

 



DOSSIER TECHNIQUE

Informations techniques

  • Durée : 1h
  • Public : à partir de 14 ans

En téléchargement

 



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée :

  • Du 26 janvier au 5 mars 2017 : Studio de la Comédie-Française (11 à 22 € la place)


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