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Interview. Guillaume Senez et l’intention plus que le dialogue

Interview. Guillaume Senez et l’intention plus que le dialogue
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C’est en 2016 que sort Keeper, premier long métrage de Guillaume Senez, largement diffusé dans les festivals du monde entier et souvent primé. Le film abordait la question d’une grossesse adolescente non désirée du point de vue du (jeune) père. Avec Nos batailles, présenté à la Semaine de la Critique du dernier festival de Cannes, le réalisateur traite à nouveau de questions de paternité (et de filiation) à travers une situation « inversée », celle d’Olivier, qui se retrouve seul avec ses deux enfants alors que sa femme les abandonne sans crier gare.

Synopsis – Olivier (Romain Duris) est un peu perdu. Hyper impliqué dans son travail, il se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices, est attentif au bien-être de ses collègues avant le sien, partant tôt et rentrant tard, sa famille et lui mènent une vie en décalage. Il voit à peine Laura (Lucie Debay), sa femme, et leurs deux enfants (Basile Grunberger et Lena Girard Voss). Laura souffre visiblement de ces absences. On la sent à fleur de peau, mélancolique, déboussolée, et même fuyante. Un soir, Laura ne va pas chercher les enfants à l’école. Elle ne rentre pas non plus à la maison. Le fragile équilibre qui faisait tenir la famille sur un fil rompt brusquement avec cette disparition aussi fulgurante qu’inattendue. En face de ses nouvelles responsabilités, Olivier bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas.

Entretien avec Guillaume Senez.

Comment est né le projet ?

Je me suis séparé de la mère de mes enfants il y a cinq ans, quelques temps avant le tournage de mon premier long, Keeper. Je me suis retrouvé seul avec eux, en garde alternée, et j’ai dû apprendre à les écouter, les regarder, les comprendre. Ça a été très difficile et en même temps très beau, parce que j’ai appris énormément de choses. Je me suis demandé ce qui se passerait si la mère de mes enfants disparaissait ? Comment fait-on pour trouver l’équilibre entre l’engagement professionnel et l’engagement familial dans ces cas-là ?

Comment faire face à la vie moderne en quelque sorte ?

C’est exactement ça : comment faire face à ce changement sociétal qui a un lourd impact sur la vie familiale ? C’est aussi un film sur les répercussions que le travail peut avoir sur la famille. Qu’est-ce qui se passe si l’équilibre est rompu ? De façon très théorique, ça revenait un peu à se demander comment la famille peut faire face à ce capitalisme 2.0.

Le film pose la question : qu’est-ce qu’être là pour ses enfants ?

C’est une question que l’on a souvent débattue en écrivant le scénario avec Raphaëlle Desplechin. Qu’est-ce qui compte : la qualité du temps passé avec ses enfants, ou la quantité ? Ce qui me plaisait, c’est montrer à quel point il est difficile d’aider les gens qu’on aime. Quand l’affect est là, c’est hyper compliqué. Olivier est un personnage qui n’arrive pas à aider les gens qu’il aime. Il n’arrive pas à aider sa femme. Avec ses enfants, c’est la même chose au début ; il apprend petit à petit à communiquer avec eux et à devenir père. Ce que j’aime chez ce personnage, c’est qu’il fait souvent les choses très maladroitement, mais il le sait et s’excuse, et ça c’est très touchant.

Les scènes tournées dans l’usine de conditionnement ont un impact esthétique et émotionnel très fort.

Au début, le monde syndical était plus présent, mais au fur et à mesure de l’écriture, on a recentré sur la famille : elles sont là nos batailles. Je voulais montrer le monde du travail aujourd’hui, l’uberisation de la société. Cette usine gigantesque offrait une mise en perspective très visuelle de la situation d’Olivier. Sa place dans le monde du travail nourrit le personnage en filigrane. C’est important de savoir dans quel monde vivent les personnages.

Comment avez-vous choisi de traiter l’absence de la mère, Laura ?

Le défi, c’était de continuer à faire exister le personnage de Laura après sa disparition. Il ne fallait pas condamner ce personnage. Mais une mère qui abandonne ses enfants, c’est tabou ! Alors que, quand un père abandonne sa femme et ses enfants, personne ne relève ou presque. Ici, Olivier ne la condamne jamais et continue à l’aimer, tout comme les personnages qui l’entourent et le soutiennent.

Comment avez-vous choisi Romain Duris ?

Il est arrivé très vite dans le processus. C’est un comédien que j’apprécie beaucoup ; je savais qu’il aimait se mettre en danger. On s’est rencontré avant que le scénario ne soit écrit : je lui ai parlé de ma méthode de travail, ça l’intéressait particulièrement.

Pouvez-vous nous dire deux mots de cette méthode justement ?

Je travaille sans dialogue, du coup tout le monde doit être présent, dans l’écoute. On cherche les mots, on se chevauche, il y a des accidents : ce sont des choses que je recherche, cette spontanéité. On travaille beaucoup sur les personnages, leur évolution ; je montre des films, des articles aux comédiens. Souvent, les trois-quatre premières prises permettent de mettre les choses en place. Petit à petit, on arrive au dialogue. Ce sont les acteurs qui écrivent leur texte, en empathie avec leurs personnages. Je ne suis pas à cheval sur les dialogues, tant que l’intention est là. C’est ça en fait, on travaille sur l’intention de la scène.

Propos recueillis par Aurore ENGELEN

 



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