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Interview. Hassane Kassi Kouyaté, un nouveau souffle pour Les Francophonies

Interview. Hassane Kassi Kouyaté, un nouveau souffle pour Les Francophonies
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Les Francophonies en Limousin viennent de s’achever, l’heure est au bilan. Profession Spectacle a rencontré Hassane Kassi Kouyaté, nouveau directeur plein d’envies et d’idées, qui souhaite faire de ce festival une place publique ouverte sur le monde.

Hassane Kassi Kouyaté est depuis janvier 2019 le nouveau directeur du festival « Les Francophonies en Limousin ». En juin 2019, le festival change de nom et devient : « Les Francophonies – Des écritures à la scène ». Au-delà du nom, c’est un nouveau processus d’accompagnement qui s’ouvre pour les écritures contemporaines francophones, avec deux temps forts dans l’année qui en porteront la voix : les Zébrures de printemps consacrées aux écritures, aux auteurs et autrices, et les Zébrures d’automne dédiées au spectacle vivant, aux arts visuels et à leurs artistes.

L’édition 2019 s’est achevée à Limoges le 5 octobre dernier, l’occasion pour Profession Spectacle de proposer un bilan sous forme d’entretien avec Hassane Kassi Kouyaté. Ce dernier souhaite en effet attiser la curiosité des spectateurs et spectatrices et des professionnels en faisant notamment de ce festival une place publique ouverte sur le monde.
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Le festival vient de s’achever, vos premières Zébrures d’automne en tant que directeur des Francophonies : quel est votre premier bilan ?

La vitalité de ce lieu est au rendez-vous. Je souhaitais que ce soit un vrai festival de rencontre et de partage, où il y a des espaces de monstration, de débat, de discussion, où l’on peut se retrouver autant à deux qu’à plusieurs. Je crois qu’une conversation peut être aussi forte qu’une mise en scène. Qu’on se parle, qu’on se touche, qu’on avance ensemble dans la réflexion, dans la pensée… C’est dans ces moments que le beau naît, que la poésie naît. Je vais privilégier ces temps : dans cette programmation, il y a rarement deux pièces au même moment et il y a toujours des pauses entre chaque représentation. On doit laisser le temps se déposer. Il y a un phénomène que j’appelle « les marathons de spectacles » ; on court entre deux spectacles, on ne finit pas son café et on se demande : « Toi, tu as vu combien de spectacles ? ». On ne parle parfois même plus de ce que l’on a regardé. En tant que comédien, j’ai pu jouer sept fois par semaine, deux fois par jour, et j’ai aussi fait beaucoup de scènes différentes. Maintenant que je suis directeur, j’essaie de donner aux artistes ce que j’aurais souhaité vivre. Évidemment, je ne néglige pas l’exigence des propositions artistiques, c’est quelque chose qui va prendre de l’ampleur ; mais un lieu où l’on se rencontre est tout aussi important. Aujourd’hui, ce que je souhaite développer, c’est une exigence des rencontres.

Quand vous parlez de ce que vous souhaitez développer, pensez-vous notamment au changement de nom du festival ?

C’est tout le processus : écrire, réfléchir, penser, expérimenter, parler… Un jour, cela se retrouve sur scène ! J’insiste là-dessus, car je pense que des rencontres naissent des projets inédits, surtout dans le cadre d’un événement comme celui-là, qui met sur la même place les six côtés du monde, les quatre points cardinaux. Mais je parle aussi du bas, du haut et du dedans de chaque personne. C’est à cet endroit que peuvent jaillir certains types de projets, de partenaires, que les frontières artistiques et géographiques sont cassées. On arrive alors à une humanité plurielle.

Le terme « francophonie« , qui fait débat, reste dans l’appellation du festival. Que représente-t-il pour vous ?

Je pense que c’est un mot qui a beaucoup évolué. S’il fait débat aujourd’hui, c’est qu’il y a eu une évolution. « Diversité », « intégration », « immigration », sont devenus des mots vagues pour moi : je ne sais même pas ce qu’ils veulent dire. Cela dépend de l’utilisation qui en est faite. Je pense que si l’on prend les francophonies « politiques et politiciennes », alors on parle des pays de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) : dans ce cas, la Corée du Sud est francophone, quand l’Algérie ne l’est pas. Les francophonies, beaucoup plus larges, ne se limitent pas aux anciennes colonies françaises ou à l’OIF. Je définis la francophonie comme la rencontre de la langue française avec d’autres langues ; il y a alors copulation, fécondation, qui donne une autre langue. Qui dit langue, quelle qu’elle soit, dit culture. Ces cultures se mélangent pour en donner d’autres, qu’elles soient pérennes ou éphémères. Seul le mot pluriel m’intéresse : la francophonie m’est étrangère ; je ne connais que les francophonies. Une personne d’Asie, du Moyen-Orient, du Maghreb ou encore de l’Afrique noire ne rencontre pas ni n’exprime la langue française de la même manière. Dans ce cas-là les francophonies existent. Ce n’est pas une question de politique, ni de géographie, cela devient une question de Personnes avec un grand P, qui expriment une disciple culturelle et artistique par la langue, par la rencontre de sa langue maternelle, de sa culture ou d’une culture avec la langue française.

Les Zébrures de printemps seront tournées vers les écritures, tandis que les Zébrures d’automne regardent vers la scène. Comment voyez-vous le pont entre ces deux temps de l’année ?

Le but est d’entendre d’abord des écritures, qu’elles suscitent l’intérêt de professionnels qui aideront à leur parcours jusqu’à la scène, puis prendront les spectacles créés en diffusion. Il faut laisser le temps aux différents créateurs : l’auteur, l’autrice ou le metteur en scène qui propose lui aussi une nouvelle écriture. Au lieu de dire le théâtre, on pourrait dire les théâtres – comme les francophonies – qui allient plusieurs langages : écriture, jeu d’acteur, éléments scéniques, lumière, son, décors. Ce sont des écritures. Il y a un processus, auquel il faut donner du temps : aux opérateurs culturels et artistiques le temps de découvrir de nouvelles écritures, de proposer des résidences, d’entrer en production, en co-production ; à l’auteur ou à l’autrice le temps de modifier son texte, de discuter avec des metteurs en scène. En général les auteurs sont des solitaires. Comment fait-on entendre ce qu’ils ont écrit ? Il y a l’édition, mais combien d’auteurs sont édités ? Peut-être que les Zébrures de printemps susciteront l’édition. Nous souhaitons que plus de la moitié des textes lus au printemps soient créés pour l’automne de l’année n+1 ou n+2.

Est-ce une réelle difficulté pour les textes de passer à la scène et en diffusion ?

Oui, surtout vu le nombre d’auteurs qui existent. Il y a de nombreux facteurs, mais l’un des problèmes vient de l’évaluation. Quand les structures font leur bilan, on ne regarde qu’un chiffre : « Combien de spectateurs avez-vous eu ? » Cela entraîne une faible prise de risque : on prend des spectacles, des auteurs, des metteurs en scène confirmés. Aux Francophonies, on se place sur le plan de la recherche, des graines à semer. Je ne vais pas chercher le sensationnel dans un spectacle (je ne connais souvent même pas la forme finale puisque la plupart sont des créations), mais plutôt un lieu de découverte. Ce qu’on appelle un risque n’en est pas un pour moi. Ce n’est pas grave si l’on se trompe. Il faut donner l’espace d’accompagner quelqu’un une fois, deux fois, trois fois pour que cela atteigne une certaine maturité. Je pense que ce lieu doit servir à cela. Je souhaite qu’il soit différent de beaucoup de festival.

Comment se déroule le travail de recherche, de prise de risque ? Les auteurs et autrices vous envoient-ils directement leurs textes ?

Tout d’abord, les différents prix — RFI, SACD, Fonds Sony Labou Tansi, en partenariat avec les Francophonies — sont un véritable vivier de textes. Chaque année, c’est 400 à 500 nouveaux textes qui sont reçus. Il y a ensuite les partenaires sur les territoires avec qui on travaille. Enfin, nous voyageons : je vais prochainement dans une RIDA (Rencontres interrégionales de diffusion artistique) organisée par l’ONDA, puis en Thaïlande. On va dans certaines zones qui nous préoccupent, où l’on ne connaît personne ni ce qu’il s’y passe. Cela ne suffit évidemment pas, mais on ne peut pas tout faire, on est limité physiquement et financièrement. C’est néanmoins la voie qui m’intéresse le plus car on rencontre les artistes sur leur territoire ; on sait alors d’où naît la création, quel est son terreau intellectuel, moral, sociologique, politique, artistique. La programmation est finalement l’équilibre de toutes ces voies-là.

Avec toutes les contradictions et difficultés actuelles, qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?

Que l’on continue à faire du théâtre ! Le théâtre a été un endroit pour moi où l’on met un zoom sur des faits de sociétés : nos urgences, nos préoccupations, nos joies, nos peines, nos fêtes. Je fais du théâtre pour dire le monde et pour essayer de l’écouter. Tant que l’on fait du théâtre, on peut encore dire le monde. Et tant que l’on peut dire le monde, il y a de l’espoir.

Propos recueillis par Vincent PAVAGEAU

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Photographie de Une : Hassane Kassi Kouyaté (crédits Christophe Pean)



 

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