Chloé Dabert met en scène Iphigénie de Jean Racine dans le doux cloître des Carmes à Avignon (In). Chronique d’un échec consommé.

Résumons. Sur une plage de la baie de Somme, le Père Thénardier, roi des Sons of Anarchy, apprend des dieux qu’il doit sacrifier sa douce Aurore, pour que son sommeil fasse lever les vents vers Troie. Il envoie un de ses bikers prévenir les femmes de ne pas se rendre jusqu’au camp militaire pétrifié. Surgit alors un Brad Pitt à la coupe légendaire (d’automne, évidemment), revenu du fight club de Lesbos, flanqué d’un Jafar aseptisé. Le premier réclame au chef du gang sa promise, tandis que le second invoque la raison d’État, humain et divin.

Le biker missionnaire a dérapé ; les femmes atteignent le camp, Madame Thénardier en tête, suivie d’Aurore et de Cosette, esclave et amoureuse de Brad Pitt, à l’origine incertaine. Passons les périples de cette tragi-comédie. Le résultat est qu’Aurore sera sauvée au détriment de Cosette, sacrifiée pour la cause après avoir goûté à l’arbre de la connaissance originelle.

Mais que diable est allée faire Chloé Dabert dans cette statique galère ?

Dès notre arrivée dans le doux cloître Saint-Louis, l’affaire ne semble pas si bien engagée, avec à la scénographie de Pierre Nouvel, qui assure également les projections vidéo : côté cour, un mirador métallique de quatre étages, dominant un abri de fortune composé d’un lit et d’une cantine. Côté jardin, où se situe – hors-champ – le rivage, deux rangées de roseaux tracent un chemin délicatement sablé, éclairé par deux curieux néons verticaux. Avant même le commencement de la pièce, l’eau commence – joliment, reconnaissons-le – par se refléter ici et là, sur les caisses en bois au pied du mirador, avant d’envahir les grandes toiles du campement qui camouflent les belles arches du fond.

Interprétations : du grotesque, quelques beaux moments, une exception

Iphigénie de Racine, MES Chloé Dabert 1 (crédits Christophe Raynaud de Lage)Rien de tragique en soi… Mais voilà, il fallait bien que les comédiens entrent en scène : première scène, et chronique d’un échec consommé. Agamemnon et Arcas se font face, vêtu de noir, de cuir et de toile. La gouaille brutale du premier, interprété par un ubuesque Yann Boudaud, rappelle ces canons qui tirent leurs coups sans répit, sans pause, sans nuance ; en face de lui, Arcas (Olivier Dupuy) semble insipide, sans relief. Nous espérons très vite l’arrivée d’Achille et Ulysse ; le premier, joué par Sébastien Eveno, offre à certains moments de belles nuances, quand il ne pousse pas de gueulante écrasante, tandis que le second, incarné par Julien Honoré, semble comme absent à l’implacable et monstrueuse position qu’il défend – il retrouve quelques couleurs lors de son ultime apparition, annonçant à Clytemnestre que sa fille est saine et sauve.

Entrent les femmes : si Servane Ducorps nous assomme à coups de jeu outré, Victoire Du Bois offre quelques (rapides) beaux moments, tandis que Bénédicte Cerutti parvient à trouver le chemin d’une interprétation sensible. Si sa voix est parfois en tension entre la démesure de ses partenaires et son souffle propre, elle parvient à maintenir un cap qui, sans être lumineux, apporte un répit bienvenu. Il lui revient de clore la pièce, telle une ombre silencieuse qui traverse la scène, laissant derrière elle un sillage de sang, pour se recroqueviller au centre, dans cette position fœtale qui l’unit à l’origine tant désirée.

Accents contemporains ?

Reste le texte de Jean Racine, si beau. La scansion est tout d’abord caricaturale, pour se revendiquer moderne, avant qu’elle ne s’équilibre heureusement peu à peu, sans pour autant que les aspérités ne cessent d’affleurer. Comme pour Thyeste de Sénèque, mis en scène par Thomas Jolly, quoique de manière plus prononcée, des rires étouffés se font entendre dans le public, surtout lorsque les époux Thénardier font leur show.

Une création sonore légère bien qu’omniprésente, œuvre de Lucas Lelièvre, habille l’ensemble, entrecoupée de bruitages électroniques auxquels les klaxons de la ville offrent un bel écho, par soir de victoire française au mondial de football : plus de doute, la pièce classique revêtait bien des accents contemporains, mais je doute que ce soit ceux souhaités par Chloé Dabert.

Pierre MONASTIER

 



  • Création : 2018
  • Durée : 2h30
  • Public : à partir de 14 ans
  • Texte : Jean Racine
  • Mise en scène : Chloé Dabert
  • Avec Yann Boudaud (Agamnemon), Bénédicte Cerutti (Ériphile), Victoire Du Bois (Iphigénie), Servane Ducorps (Clytemnestre), Olivier Dupuy (Arcas), Sébastien Eveno (Achille), Julien Honoré (Ulysse), Arthur Verret (Doris).
  • Scénographie et vidéo : Pierre Nouvel
  • Création lumière : Kelig Le Bars
  • Son : Lucas Lelièvre
  • Costumes : Marie La Rocca
  • Diffusion : Séverine Liebaut – Scène 2 diffusions

Crédits de toutes les photographies : Christophe Raynaud de Lage

Iphigénie de Racine, MES Chloé Dabert (crédits Christophe Raynaud de Lage).

En téléchargement

Iphigénie de Racine, MES Chloé Dabert (crédits Christophe Raynaud de Lage)

Tournée

– 8-15 juillet : Cloître des Carmes / Festival d’Avignon

– 18-22 février 2019 : T2G à Gennevilliers

– 26 février au 2 mars : Le Quai CDN à Angers

– 5-10 mars : Théâtre Les Célestins à Lyon

– 14-15 mars : Théâtre populaire Romand à La Chaux de Fonds (Suisse)

– 19-20 mars : La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieux

– 23 mars : Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France

– 28-29 mars : Les Salins, scène nationale de Martigues

– 2 avril : Scènes du Golfe à Vannes

– 5-6 avril : Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines

– 9 avril : Théâtre de Chelles

– 12 avril : L’Espace 1789 à Saint-Ouen

– 16-19 avril : Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie

– 29-30 avril : Le Trident à Cherbourg

– 10 mai : L’Archipel à Fouesnant

– 15-22 mai : Théâtre national de Bretagne à Rennes

Iphigénie de Racine, MES Chloé Dabert (crédits Christophe Raynaud de Lage)



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