Fin observateur de la vie et peintre des chemins incertains, Jón Kalman Stefánsson s’attache, dans Ton absence n’est que ténèbres (Grasset), à l’histoire d’une famille sur plus d’un siècle, symphonie de destins liés, qui nous apprend que l’on n’échappe jamais à soi-même, que nos choix nous définissent, que nos erreurs sont formatrices et l’amour le plus essentiel des sentiments. Fulgurant d’humanité !

L’Islande est une terre aux mille contrastes, d’une beauté saisissante qui, parfois, paraît surnaturelle, spectaculaire tableau de fjords, volcans, champs de lave, sources chaudes ceints d’une mer bleu opale. Les hivers y sont si longs et si sombres que l’on a l’impression que le monde a disparu, cependant il y a « la quiétude, les chants d’oiseaux, l’odeur fraîche de la mer, les nuits sombres de l’hiver, et le ciel hivernal parsemé d’une telle multitude d’étoiles qu’il semblait plus proche de la terre qu’ailleurs dans le monde. » Cette terre, à la fois rude et généreuse, est le royaume de créatures étranges, cortège légendaire de farfadets, de trolls, de monstres marins, de dieux païens et de fantômes, terreau fertile pour l’imagination de l’auteur sous la plume duquel est né un bien énigmatique narrateur.

Le Pacte

Le roman s’ouvre sur une scène singulière, le narrateur se trouve dans une église de campagne, sise dans un bourg qui compte trente-six âmes, assis au premier rang. Il ignore ce qu’il fait là et comment il y est arrivé. Au dernier rang, près d’un vieux mât en bois couché sur quelques chaises, se trouve un homme dans sa cinquantaine, un sourire moqueur sur les lèvres. Est-ce un rêve ? En vérité, le narrateur est chez lui dans ces fjords de l’Ouest mais il a oublié qui il est, frappé d’une inexplicable amnésie.

« Je me suis si radicalement perdu de vue que je ne sais même pas quels sont mes plats préférés, quels vins j’apprécie le plus, j’ignore si j’ai des enfants, si je suis marié, en union libre, quelle équipe je soutiens dans le championnat d’Angleterre de football ; je suppose que, sexuellement, je suis plus attiré par les femmes que par les hommes, mais j’ignore si j’embrasse correctement ou si j’étreins joliment. »

Au cœur de ce vide abyssal, il lui reste la conscience du manque, douloureux, de certaines personnes.

« En d’autres termes, on a réussi de manière radicale à effacer l’ensemble de ma vie et de mes souvenirs, mais pas l’amour. Cela signifie-t-il qu’il est plus fort que la mort, qu’il survit à tout, et que c’est la seule chose capable de voyager entre les galaxies ?« 

Il va partir en quête de ses souvenirs et de cet amour, interpellé par une épitaphe, « Ton souvenir est lumière, ton absence ténèbres », aussi parce qu’il semble avoir noué un pacte avec le curieux personnage de l’église, envoyé de Dieu ou messager du Diable.

« Vous ne savez pas grand-chose, en effet, mais quand vous écrivez, votre regard a le pouvoir de traverser les murs, les montagnes et les collines […] / Écrivez. Et nous n’oublierons pas / Écrivez. Et nous ne serons pas oubliés / Écrivez. Parce que la mort n’est qu’un simple synonyme de l’oubli. »

L’amour

« Le plus important, les choses qui vous marquent durablement, grands sentiments, expériences difficiles, chocs, bonheurs intenses – épreuves ou violence qui viennent secouer la société ou votre existence, peuvent laisser en vous des traces si profondes qu’elles s’impriment dans votre patrimoine génétique, lequel se transmet ensuite de génération en génération – façonnant les individus qui naîtront après vous. C’est une loi fondamentale. Vos gènes charrient vos émotions, souvenirs, expériences et traumatismes d’une vie à une autre, et dans ce sens, certains d’entre nous sont vivants longtemps après leur disparition, y compris lorsqu’il ont sombré dans l’oubli. Nous portons perpétuellement en nous le passé, continent invisible et mystérieux qui affleure parfois, quelque part entre le sommeil et la veille. Un continent dont les montagnes et les océans influent en permanence sur les couleurs du temps et les chatoiements de lumière que nous abritons. »

Jón Kalman Stefánsson, Ton absence n’est que ténèbres, Grasset couvertureLe narrateur ignore pourquoi il porte en lui cent vingt ans de l’histoire d’une famille, autant de réminiscences qu’il couche frénétiquement sur le papier comme dans un rêve éveillé. Au fil de son récit, le passé ressuscite, savant tissage de vies faites de joies et de chagrins, de mort et d’amour. Nous y croisons Aldís qui a quitté la ville, un fiancé, un avenir prometteur après avoir croisé le regard bleu glacier d’Haraldur ; Pétur Jónsson, un pasteur marié et père de famille, qui écrit des lettres au défunt Hölderlin et dont la vie s’est comme arrêtée à la mort de sa cadette, qui revit en rencontrant Guδriδur, jeune paysanne, épouse et mère, autrice d’un article sur le lombric qui a retenu son attention ; Eírikur, le musicien mélancolique, amoureux malheureux, qui vit avec trois Border Collie et des poules irritables ; Jón Gíslason, père aimant, rêveur passionné d’astronomie, hélas soumis à l’alcool ; Rúna et sa sœur Sóley, jeune femme aux yeux étranges, au sourire ravageur – « Certains sourires ont le pouvoir de chambouler les mondes. Y compris ceux qu’on devrait laisser intacts. » –, celle pour qui le cœur du narrateur bat, celle qu’il a quittée – « Tu te souviens, tu disais que tu partais pour nous sauver. »

L’amour… grande préoccupation des humains depuis que le monde est monde, dont Jón Kalman Stefánsson parle, sans pathos excessif, avec délicatesse et sous toutes ses facettes, sans omettre le désir, force brute et sauvage, extase de la chair qu’il dit joliment.

« Serait-ce donc un péché, serait-ce une trahison que d’écouter son cœur, d’aller là où vous le commande l’aiguille tremblante de sa boussole, même si cela implique la fin du monde ? […] quelle est la solution, étouffer les voix du cœur dans l’espoir que le monde ne bougera pas d’un pouce ou s’accrocher aux sentiments, leur laisser le pouvoir et faire ainsi de son existence un saut dans le vide ? Étouffer le cœur, et donc se sacrifier, se trahir ou vivre en accord avec soi-même et suivre l’aiguille de la boussole ?« 

L’amour est ce sentiment imprévisible, foudroyant, qui vient bouleverser nos vies pour le meilleur ou pour le pire, qui vient faire bifurquer nos destins – « Ne serait-ce pas là une définition de l’amour : quelqu’un, de bonheur ou de désespoir, ne peut détacher son regard d’une autre personne. » – au nom de l’irréductible principe qu’il n’y a de vie que dans le mouvement, qu’il soit vers soi ou vers l’autre, qu’il soit heureux ou tragique.

« Le destin est vieux comme le monde. Il a vu bien des choses, probablement toutes, ce qui explique sans doute son besoin irrépressible de brouiller les cartes dans l’espoir qu’adviennent des événements imprévus. Des péripéties dont il s’amuse et que certains qualifient de plaisanteries des dieux. Brouiller les cartes, brouiller les vies, se distraire en faisant des nœuds, en installant un virage à tel endroit, en cassant un pont à tel autre, en ballotant nos cœurs, en assénant à l’existence des pichenettes de manière à bouleverser ce qui est immobile et solidement enraciné. »

Le temps et la mort

La vie, c’est du temps, perdu, trouvé ou volé, du temps qui inexorablement nous échappe, du temps qui nous lie aux autres et nous façonne, du temps qui peut nous faire perdre notre fougue, nous rendre durs et sombres, ou du temps qui s’écoule en nous gardant radieux de bonheur au souvenir de la rencontre avec la personne qu’il était impossible de ne pas aimer.

« Les anciens le décrivaient comme une strophe s’achevant sur une rime bancale […] Une rime bancale, un hier qui ne vient jamais, un pistolet chargé – l’arc-en-ciel est dépouillé de sa magie quand on tente de l’expliquer. On ne saurait percevoir le miracle contenu dans un baiser par une analyse chimique. Il est toujours plus important de ressentir les choses que de les comprendre. »

La dernière phrase illustre une pensée qui revient dans toute l’œuvre de Jón Kalman Stefánsson, à savoir qu’il accorde plus d’importance à l’empreinte émotionnelle du vécu qu’à son déroulé temporel, raison pour laquelle il s’amuse à bouleverser l’ordre du temps. Et puis, nous ne sommes pas des êtres rationnels, n’est-ce pas ?

Il y a les premières fois, il y aura les dernières – « Le dernier baiser. Le dernier sourire. La dernière jouissance. La dernière caresse. Le dernier café. La dernière chanson. La dernière lettre […] La dernière balade en voiture. La dernière course. Le dernier livre. Le dernier repas. La dernière bière. La dernière sortie en mer. » Face à ces fatals renoncements, remèdes à la mélancolie, il y a la lumière de l’amour, l’harmonie créée par la musique – notons que la bande sonore du roman est exceptionnelle : Tom Waits, Bob Dylan, Damien Rice, Léonard Cohen, Ella Fitzgerald, John Coltrane, etc. – et l’idée que l’absence se fait présence au-delà de la mort, l’« implacable immobile qui emporte tout » – dans l’univers de l’auteur, les fantômes hantent les rêves des vivants pour leur transmettre des messages.

J’aime la façon dont des auteurs comme Richard Powers, Louise Erdrich, encore Pete Fromm, parlent de nos vies et de ce qui nous dépasse, mais je n’ai ressenti avec aucun autre la communauté d’âme que je ressens avec Jón Kalman Stefánsson. Il est l’écrivain de l’éternité et de l’universel, il entend les silences, les démons intérieurs et les songes. Ton absence n’est que ténèbres est un puzzle familial formé de récits enchâssés, instantanés, de notre humanité dans ses lumières et ses ombres. Il nous tend un miroir, nous avons tous peur de la perte des êtres aimés, de l’ennui qui guette, de la lassitude qui étouffe, des ténèbres, nous aspirons tous à la paix et à l’amour. Si rien n’est plus fragile et imprévisible que la vie, nous devons nous accrocher à ce qui en constitue le sel, aux joies quotidiennes, tout ce qui nourrit l’âme. Jón Kalman Stefánsson est un barde d’aujourd’hui, observateur des détails, qui nous parle de nous, des occasions manquées et des choix posés, de la difficulté d’exister comme de la beauté d’être en vie parce qu’il n’y a rien de plus terrible que de se mourir lentement. Il dit aussi la nécessité de laisser certaines questions sans réponse – son roman a d’ailleurs une fin ouverte – parce que « ce qui échappe à notre entendement rend le monde plus vaste. »

Stéphanie LORÉ

.
Jón Kalman Stefánsson, Ton absence n’est que ténèbres, traduit de l’islandais par Éric Boury, Grasset, 608 pp., 25 €.

.



DÉCOUVRIR TOUTES NOS CRITIQUES DE LIVRES