Judith Jáuregui nous offre un très bel enregistrement consacré à Clara et Robert Schumann, inscrivant son interprétation au cœur des variations les plus intimes du couple.

C’est à un monument de la musique classique que s’attaque la pianiste basque Judith Jáuregui, accompagnée par l’Orquestra Simfònica Camera Musicae, dirigé par le chef d’orchestre catalan Tomàs Grau. Nous parlons du seul et unique Concerto pour piano écrit par Robert Schumann pour celle qu’il n’aura jamais cessé d’aimer, de sa douloureuse conquête – face à un futur beau-père refusant toute idée de mariage – à sa mort, marqué par la folie et l’isolement à l’asile. Monument encore parce qu’il fut créé triomphalement, le 4 décembre 1845 à l’Hôtel de Saxe, par Clara Schumann elle-même, et qu’il connut des interprètes mondialement reconnus, au premier rang desquels l’incontournable Martha Argerich, qui l’enregistra et le donna en concert à de multiples reprises.

Il y a, dans ce dialogue entre le piano et l’orchestre, quelque chose de la relation amoureuse si unique qui unissait Clara et Robert, une relation faite d’écoute, de soutien mutuel (surtout d’elle pour lui, qui était si torturé) et de passion musicale. Tout en équilibre, ce concerto déploie une kyrielle d’émotions retenues et pourtant pleinement exprimées, sans exubérance ni pudibonderie.

Monument, donc, dont se saisit parfaitement Judith Jáuregui, qui nous donne à entendre les merveilleuses variations du piano dans sa danse, car elle nous fait ressentir ce que cette pièce contient de charge chorégraphique, avec un orchestre qui tantôt s’aventure avec enthousiasme dans la folle ronde, tantôt marque un arrêt devant les oscillations vertigineuses de l’instrument – de la femme, oserions-nous ajouter. Judith Jáuregui, Tomàs Grau et son orchestre nous font entrer dans la dimension la plus charnelle de cette musique dont les émotions contrastées se présentent humblement à nous, une à une.

Intitulé Die romantische seele (« L’âme romantique »), cet album est en réalité un retour aux sources pour la jeune pianiste de trente-cinq ans, puisque la native de San Sebastián avait consacré à Robert Schumann son premier enregistrement en 2011 (El Arte De Lo Pequeño, Columna Música), avant de s’aventurer vers d’autres terres, d’autres compositeurs tels que Franz Liszt, Isaac Albéniz ou encore Claude Debussy.

La seconde pièce de cet album est le deuxième mouvement de la Sonate pour piano n.3, en fa mineur, que le compositeur surnomme non sans ironie le « concert sans orchestre » (op. 14). Intitulé « Quasi variazioni. Andantino de Clara Wieck », ce morceau dit la gravité et les souffrances que provoque le refus de Friedrich Wieck, célèbre professeur de piano, d’accorder sa fille-prodige en mariage à celui qui est son élève et qu’il juge indigne d’avoir pour gendre. Judith Jáuregui traduit fermement les tourments sans s’appesantir sur les graves ni ralentir lorsque le désir du compositeur se fait plainte amoureuse, oscillant entre de fébriles tâtonnements et de fougueux emportements mélodiques.

Suivent les Variations sur un thème de Robert Schumann (op. 20) de Clara Wieck-Schumann, que la compositrice écrit en 1853, un an avant l’internement de son mari. Nous retrouvons dans ces variations toute la tendre intimité du couple, ainsi qu’une pointe de tristesse continue, non sans quelques élans tragiques, comme si la dépression progressive de Robert affectait peu à peu le doux équilibre familial. Il y a comme une évidence, ici, dans l’interprétation qu’en donne Judith Jáuregui, qui manifeste sans trahir ce que l’attachement amoureux comporte de douceur et d’agitation à la fois.

L’album s’achève sur la plus courte des quatre pièces proposées : Arabesque en C majeur (op. 18). À l’inverse d’une interprétation calme et posée, comme le proposait agréablement Emil Gilels, Judith Jáuregui privilégie une approche plus fiévreuse, alors même que Robert Schumann parlait de cette œuvre (et de Blumentstück, littéralement « pièce de fleurs », l’artiste filant la métaphore florale) comme d’une pièce « délicate et pour les femmes », lui qui disait vouloir alors atteindre « la position de compositeur préféré de toutes les femmes de Vienne ». Il y a beaucoup de légèreté et d’innocence dans cette petite œuvre, les rares bouillonnements semblant destinés à accentuer par contraste la lumière naturelle qui la traverse. Telle est du moins l’impression que nous procure le jeu remarquable de Judith Jáuregui, qui s’achève en un paisible silence.

Pierre MONASTIER

Judith Jáuregui album SchumannAlbum : Die romantische Seele
Compositeurs : Clara Wieck-Schumann et Robert Schumann
Œuvres : Concerto pour piano (op. 54), « Quasi variazioni. Andantino de Clara Wieck » (op. 14) et Arabesque en C majeur (op. 18) de Robert Schumman ; Variations sur un thème de Robert Schumann (op. 20) de Clara Wieck-Schumann.
Interprètes : Judith Jáuregui au piano, avec l’Orquestra Simfònica Camera Musicae dirigé par Tomàs Grau
Label :
Ars Produktion
Enregistrement : Auditori Josep Carreras, 8-10 novembre 2019.
Durée : 57’06’’

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