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« La Bonne Nouvelle » de François Bégaudeau : une critique de la religion capitaliste

« La Bonne Nouvelle » de François Bégaudeau : une critique de la religion capitaliste
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Exposer, dévoiler et critiquer le discours, le langage et la foi capitalistes, monter une pièce qui en démonte les promesses, c’est probablement la principale ambition, et la principale réussite, de La Bonne Nouvelle de François Bégaudeau, créée le 3 novembre 2016 au théâtre Dijon-Bourgogne dans une mise en scène de Benoît Lambert et publiée au début de cette année par les éditions Les Solitaires Intempestifs.

Romancier, dramaturge, essayiste, scénariste et metteur en scène (on se souvient qu’il a adapté et interprété au cinéma son roman Entre les murs, porté à l’écran par Laurent Cantet et lauréat de la Palme d’or du festival de Cannes 2008), François Bégaudeau livre avec La Bonne Nouvelle – on notera les majuscules – une critique féroce, drôle et ironique de la foi capitaliste, que les personnages qu’il met en scène ont pleinement embrassée avant d’en revenir, déçus par ses promesses non tenues.

La pièce brille par l’exposition crue, qui marque à elle seule une distance critique, des dogmes libéraux, du langage et du lexique capitalistes, de la « culture d’entreprise », ce par d’habiles mises en abyme qui voient les personnages jouer à tour de rôle des scènes de leur ancienne vie professionnelle où se déploient ces dogmes, ce langage et cette culture.

Il semble cependant que François Bégaudeau ne sache où mener ses personnages, une fois qu’ils ont abjuré leur foi dans les bienfaits du libéralisme et se sont détournés de la religion du progrès. De sorte que le spectateur et le lecteur se trouvent bien en peine de savoir ce qui, pour l’auteur comme pour ses personnages, est « La Bonne Nouvelle ». À moins qu’il n’y ait là qu’une ironie de plus.

La foi des gagnants

La Bonne Nouvelle met en scène trois hommes et trois femmes qui ont foi dans les bienfaits, dans la vérité, dans la victoire du libéralisme. Parmi eux, on croise ainsi Simon, cadre dans une entreprise étrangère spécialisée dans le film plastique (il travaille donc dans le film mais pas dans le cinéma…), et Madeleine, haut-fonctionnaire passée dans une grande entreprise privée, qui n’éprouve que pitié et condescendance pour sa sœur universitaire qui touche un salaire de misère pour écrire des articles que (presque) personne ne lit dans des revues slovènes. Il y aussi Luc, super vendeur de canapés qui parvient à faire de son entreprise le leader en Île-de-France, et Marthe, trader qui apprécie dans la finance le détachement de la matière, convertissant toute réalité physique et matérielle en titres financiers (elle « titrise »), adepte du thé vert, des sushis, des open space et des murs transparents.

Tous jouent, rejouent leur vie professionnelle trépidante et couronnée de succès dans une sorte de « jeu de la vérité », de téléréalité dont la matière est faite de leurs « confessions professionnelles » et de la mise en scène du discours libéral. Se succèdent ainsi des « punchlines » libérales (parmi d’autres : « Tu connais l’histoire du fonctionnaire en vacances ? Eh ben il voit pas la différence » / « Blague absurde : C’est un mec il travaille à la Poste ») et des battles franglaises et tertiaires / journalistiques : « …pour que ton option soit win-win, tu mets un peu de reverse monitoring pour bien targeter l’info, après tu renforces le direct sourcing, et tu passes au small data en total Google-free » ; et « Il faut solutionner le sujet du chômage ».

François Bégaudeau excelle dans ce registre : le théâtre, par l’exposition, la mise en scène, la confrontation, joue ici pleinement son rôle de dévoilement et de « dessillement ». Derrière ce qui semble évident, familier, naturel et objectif, apparaissent, comme une armature et une infrastructure dénudées, un objet de foi et un langage qui semblent provoquer, chez ceux qui y adhèrent, l’abolition de tout esprit critique. Alors qu’ils provoquent, chez le spectateur et le lecteur, rire et effarement, de quoi guérir peut-être de vouloir jamais s’y complaire.

Des promesses non tenues

François Bégaudeau, La Bonne Nouvelle, Les Solitaires IntempestifsIl semble que La Bonne Nouvelle consiste, pour les personnages de François Bégaudeau, dans ce dessillement, cette désillusion. Ils veulent croire, et l’auteur semble – un temps au moins – vouloir faire croire, qu’il y a là une bienheureuse abjuration. D’ailleurs, l’animateur (« MC ») de tout ce jeu télévisé, au ton volontiers religieux, parle de conversion pour décrire cette sortie de la croyance dans le capitalisme.

Les gagnants deviennent perdants, les adeptes deviennent critiques et les croyants, sceptiques, lorsqu’on les voit dépassés à l’international, meurtris par la crise des subprimes, dégoûtés par la culture d’entreprise (cette « transparence », cette « bienveillance de tous contre tous », le concours de celui qui quitte le plus tard son poste de travail, « les week-ends corporate » : « Jamais obligé d’être convivial. Mais alors tu passes pour pas convivial »), usés par l’injonction de performance qui justifie bien que la jeune femme cadre fasse congeler ses ovocytes et recommande à sa collaboratrice qui lui annonce sa grossesse de faire de même.

Bienheureuse désillusion encore : le vendeur se rend compte que s’il vend, il n’y est pour rien car « le client il achète si il veut » et car « la performance n’a rien à voir avec la compétence ». Bienheureuse car on se dit que tous ces anciens gagnants et ces nouveaux déçus vont enfin mettre leur foi dans ce qui est bon et ne meurt pas.

Mais l’on se demande alors si La Bonne Nouvelle en est vraiment une.

Quelle Bonne Nouvelle ?

Car l’auteur, usant d’un langage apocalyptique (celui par lequel saint Jean, dans l’Apocalypse, décrit la Jérusalem céleste), hésite ici entre une perspective marxiste d’autodestruction du capitalisme (« Il n’y a plus de marché… Il n’y aura plus jamais de croissance ») et une perspective disons transhumaniste d’obsolescence de l’homme (« Bientôt dix mille robots remplaceront les salariés »).

La Bonne Nouvelle, est-ce donc la prise de conscience des limites intellectuelles et anthropologiques du paradigme capitaliste ? « Les agents économiques ne sont pas mus par des intérêts strictement économiques. » Est-ce réaliser que l’homme n’est pas une machine qui doit sans cesse œuvrer à optimiser ses efforts afin de « devenir le manager de lui-même », voir et sentir que « le vivant est plus vaste que le raison » ? Ou est-ce au contraire l’avènement d’un progrès technologique qui relègue l’homme au rang des espèces en voie de disparition ou d’amoindrissement ?

On peut croire que La Bonne Nouvelle, c’est essentiellement le dévoilement spectaculaire du mensonge, de l’impasse et de la tristesse capitalistes. La Bonne Nouvelle, c’est d’ailleurs le nom de la troupe qui rejoue chaque soir la conversion à l’après-capitalisme, en sorte que ses membres, capitalistes repentis, trouvent dans La Bonne Nouvelle « une source de joie et de revenus », ce qui peut laisser penser que le statut d’intermittent du spectacle est l’avenir du salariat et du capitalisme (ainsi que l’auteur l’envisage dans sa postface en forme d’entretien avec une spectatrice), mais ce qui peut aussi faire douter de l’authenticité de leur conversion…

L’ironie, jusqu’au bout ?

Car le présentateur maître de cérémonie, par ses manières et son discours onctueux et pontifiants, semble parfois le gourou d’une secte qui recruterait ses adeptes parmi les laissés-pour-compte de l’utopie libérale. Il n’est donc pas sûr que leur liberté ait part à leur conversion.

Quoi qu’il en soit, mérite-t-elle ses majuscules, cette Bonne Nouvelle qui célèbre une désillusion, un dégrisement, sans annoncer la moindre espérance et sans promettre à l’homme des lendemains, et même des aujourd’hui, qui chantent ? Probablement pas et c’est pour cela que l’ironie l’emporte, et le spectacle, comme si le théâtre voulait ainsi accréditer sa valeur.

Frédéric DIEU

François Bégaudeau, La Bonne Nouvelle, Les Solitaires Intempestifs, 2018, 158 p., 15 €



 

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